Le couple
Genèse 1,1 à 6,8
Dans un couple comme dans toute relation humaine, chacun doit conserver et cultiver sa différence.
Les descendants du couple originel peuplent peu à peu la Terre.
Si tu diffères de moi, mon frère, loin de me léser, tu m’enrichis.
Antoine de Saint-Exupéry

éloge de la controverse
Alors Rabbi Yo’hanan déchira ses vêtements en signe de deuil et hurla en pleurant : ‘Rech Lakich où es-tu ? Rech Lakich où es-tu ?’. Son chagrin fut si violent qu’il en perdit l’esprit. Les rabbins prièrent pour lui et il mourut ».
Le Talmud conclut cet émouvant récit par la maxime suivante : «sans ami, mieux vaut encore la mort».
Voilà une définition originale de l’amitié : un véritable ami, ce n’est pas quelqu’un qui ne fait que «nous caresser dans le sens du poil» et qui acquiesce à toutes nos déclarations. Un ami c’est surtout quelqu’un qui nous apporte la contradiction, qui a le courage de nous dire ce que nous n’avons pas forcément envie d’entendre…

Une aide contre lui
Rachi, l’incontournable commentateur de la Torah, résout ainsi la contradiction : « Si l’homme est méritant, elle sera pour lui ‘une aide’, mais s’il ne l’est pas, elle sera ‘contre lui’ ». Autrement dit, rien n’est joué : l’homme aura la compagne qu’il mérite.
Mais un grand maître hassidique, Rabbi Yossef Modékhaï Leiner (1814-1878 siècle, auteur du Méi hachiloa’h, disciple du Rabbi de Kotzk) propose une toute autre lecture. Pour lui, les deux termes «une aide » et « contre lui » doivent être lus ensemble : « le rôle de l’épouse c’est d’aider son mari en lui apportant la contradiction. Elle l’aide à progresser du fait même qu’elle est contre-lui, comme Rabbi Yo’hanan et Rech Lakich ! ».
Ce commentaire est très précieux. Bien sûr, un couple épanoui partage un même projet de vie, un même idéal etc.. Mais il importe que la relation n’en soit pas pour autant trop fusionnelle et que la vie commune ne gomme pas la singularité des deux êtres qui forment le couple.
C’est parce que chacun des deux a une vision originale, un mode de pensée particulier qu’il donne à l’autre l’occasion de progresser et de ne pas toujours tomber dans la facilité. On aide aussi l’autre quand on est « contre lui »…

Vive la différence !
Les commentateurs font d’ailleurs remarquer que le youd de l’un et le hé de l’autre forment, si on les réunit, l’un des noms de Dieu. La voie vers la transcendance naît donc, dans le couple, de la singularité de chacun.

Rêves de paix
Les commentateurs se sont interrogés sur le lien symbolique pouvant exister entre un fleuve ou une marmite et la notion de paix. On retrouve dans leur analyse l’idée évoquée plus haut : la paix et l’harmonie nécessitent la clarification des rôles et statuts de chacun, loin de toute confusion. Le fleuve délimite clairement deux territoires, il crée une distance.
La symbolique de la marmite est plus fine : le feu et l’eau se détruisent s’ils sont en contact direct. En revanche, une marmite permet au feu et à l’eau d’interagir. Il en va de même dans les rapports humains (et dans un couple en particulier) : paradoxalement, c’est la séparation (symbolisée par la marmite) qui permet à chaque élément de jouer son rôle, tandis qu’une trop grande proximité s’avère destructrice. Si l’on envisage l’action conjointe du feu et de l’eau pour cuire un met, on retrouve la même complémentarité rendue possible par la distance imposée par les parois de la marmite : en contact direct, le feu brûle la nourriture et l’eau la gâte. Mais par la médiation de la marmite, l’eau et le feu joignent leurs facultés pour cuire le met. Autrement dit, quand chacun garde ses distances pour préserver sa singularité, sa collaboration avec les autres n’en est que plus appréciable.
‘Hatan et Kala !
En effet, les deux dernières bénédictions se ressemblent beaucoup, mais avec une petite nuance : Dans l’avant dernière, on dit : « Béni sois-Tu, Dieu, qui réjouit le marié (‘hatan) et la mariée (Kala) ». Dans la dernière, en revanche, on dit : « Béni sois-Tu, Dieu, qui réjouit le marié avec la mariée ». On passe donc du « et » au « avec ». Ce qui suggère la réflexion suivante : ne peuvent vivre ensemble (« avec ») que deux êtres qui acceptent que, fondamentalement, ils sont différents, originaux et singuliers (il y a d’abord l’un « et » l’autre, et seulement après l’un « avec » l’autre).
Pour conclure sur la même idée, rappelons qu’en hébreu « contracter une alliance » se dit littéralement « trancher une alliance » (likhrot bérit, voir par exemple Genèse 15,18 ou 21,27). Paradoxalement, c’est un terme qui renvoie à la notion de séparation qui est utilisé pour signifier l’union. Car l’alliance ne doit pas gommer les singularités mais lier deux individus qui conservent, au-delà du pacte, leurs spécificités. Comme le dit le Rav Léon Askénazi (rabbin et intellectuel français, surnommé « Manitou », 1922-1996) : « l’alliance telle que l’Hébreu la conçoit, sépare les contractants comme étant des personnes distinctes, beaucoup plus qu’elle ne les relie ».

Rav Hirsch, qui s’interroge sur la signification du fait que les deux boucs doivent se ressembler, nous explique que ceci vient nous apprendre qu’au départ, il n’est possible de distinguer entre la voie positive, qui mène vers la maison de l’Eternel, et celle qui conduit à la perte. Pour qui n’est pas doué d’un sens moral développé, elles sont totalement semblables – mais qui peut en réalité décréter que telle ou telle entreprise conduira à coup sûr à des résultats positifs ? Combien de fois n’a-t-on pas vu pas que la direction prise, considérée de l’avis général comme étant prometteuse, conduisit à des catastrophes – et ce, même dans les plus hautes périodes de l’histoire de notre peuple ? C’est le message que la Tora vient nous apporter : en ce jour de jugement et de pardon, à nous de prendre conscience du fait que nous avons toujours deux voies devant nous, lesquelles nous semblent être aussi valables l’une que l’autre, mais qu’il faut conserver en toute circonstance l’esprit ouvert, de peur que finalement nous nous laissions entraîner dans les pires des aventures…


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