Jérémie, le gardien de la foi

Précédemment : Isaïe, le génie visionnaire

Châtiment.

C’est le mot qui revenait le plus souvent aux lèvres des prophètes de la fin du 7e siècle avant Yeshoua/Jésus-Christ.

Aucun n’exprima cet avertissement avec plus de constance ou plus de pressante insistance que Jérémie, l’homme qui se rapproche le plus d’ISAÏE, tant par son envergure que par la portée de son influence.

De nombreuses personnes voient même en lui, l’égal d’Isaïe, et l’on est frappé par la similitude de leurs qualités : génie poétique, lucidité, passion, courage, intégrité.

Tous deux eurent un impact décisif sur l’avenir de leur peuple.

Tous deux vitupérèrent (blâmèrent vivement) le paganisme et l’injustice.

Tous deux annoncèrent une catastrophe si le peuple persistait dans son relâchement.

Tous deux furent mêlés jusqu’au cou aux turbulents événements militaires et politiques de leur temps, et s’exprimèrent sans détours en présence de leur monarque.

Tous deux furent à leur époque, les esprits les plus éminents de JERUSALEM, et les activités publiques de chacun d’eux s’étendirent sur un demi-siècle.

Mais Jérémie connut une existence très différente de celle d’Isaïe, et différente également fut, en certains domaines, la nature de leurs discours.

Isaïe avait souffert intérieurement des iniquités dont il avait été témoin, mais jamais il n’avait été soumis à aucun mauvais traitement ; il avait toujours été respecté, même de ses opposants. Jérémie connut les mêmes tourments de l’âme, de façon presque chronique, mais il fut, de plus, insulté, harcelé, emprisonné.

Quant à leur enseignement, Isaïe parlait de châtiment, mais quelque chose lui disait que Jérusalem et la nation échapperaient à la calamité dernière, et il entrevoyait une société merveilleuse le jour où le peuple serait revenu à D.ieu. Jérémie vécut au milieu d’incessants présages de châtiment matériel ; Jérusalem ne serait pas sauvée et la nation serait traînée en exil.

Néanmoins, lui aussi pensait que les exilés retrouveraient leur patrie s’ils conservaient leur foi. Au pire moment de crise, Isaïe avait poussé à la résistance, et il avait été écouté. A un moment semblable, encore que les circonstances eussent été plus critiques, Jérémie estima toute résistance stérile et conseilla d’attendre, mais on ignora son conseil.

Isaïe put terminer une vie riche en événements, avec la satisfaction d’avoir vu Jérusalem et la nation épargnées. Jérémie fut le témoin de la destruction de Jérusalem, et sa vie ne fut qu’affliction du début jusqu’à la fin.

Soulèvement politique

Les différences entre ces deux prophètes reflètent l’évolution de la situation dans le royaume de Juda entre l’époque d’Isaïe et celle de Jérémie.

De violents soulèvements, provoqués par la rivalités des empires, s’étaient produits entre temps dans la région, marquant le début de l’époque beaucoup plus sombre durant laquelle Jérémie proféra ses sombres prédictions.

Isaïe mourut à peu près à la même époque que le roi Ezéchias en 687, à un moment de grande résistance contre les Assyriens. Mais il fallait s’attendre à voir l’Assyrie réagir dès qu’elle se sentirait les mains libres (sa puissance atteignait alors son apogée).

Ce fut sans nul doute ce qui poussa le fils d’Ezéchias, Manassé (687-642) à répudier la politique de résistance de son père. Tout au long de son règne, Juda demeura un passif vassal, et la vie religieuse en subit naturellement le contrecoup : reconnaissance des dieux assyriens, introduction du culte païen et de ses coutumes jusqu’à l’intérieur du Temple, abandon des réformes d’Ezéchias.

Le fils de Manassé, Amon (642-640) suivit la même politique de docilité. Il fut assassiné, peut-être par des éléments anti-assyriens, au bout de deux ans de règne, et l’on couronna roi son jeune fils, Josias (640-609).

Grande réforme de Josias

Ce fut sous Josias que Juda vit tourner la roue de la fortune en sa faveur.

En effet, à peine quelques années après son accession au trône, s’amorça le déclin de l’Assyrie. Son puissant empire était désormais exagérément vaste, et, assaillie de troubles suscités par une renaissante Babylone et une Egypte revivifiée, elle était incapable de maintenir un strict contrôle sur les territoires qui s’étendaient entre les deux.

Juda était à nouveau libre ; mieux encore, profitant jusqu’au bout de la faiblesse assyrienne, Josias marcha vers le nord et reprit possession des provinces assyriennes qui avaient autrefois formé le royaume d’Israël. Son geste le plus notable, cependant, fut de bannir les divinités païennes, assyriennes et autres, geste en lui-même symbolique de l’affranchissement de Juda, et prélude à une réforme religieuse plus profonde que celle d’Ezéchias.

Cette réforme fut stimulée par les fortes interventions de Sophonie et de Jérémie.

Elle le fut encore plus lors de la découverte, à l’intérieur du Temple que l’on était alors en train de purifier, de réparer et de rénover, d’un Livre de la Loi (2 Rois 22:8) ou Livre de l’Alliance (2 Rois 23:2).

Les savants s’accordent à estimer qu’il devait s’agit d’une version du livre biblique du Deutéronome, et le roi fut atterré devant ses avertissements sévères à l’égard de quiconque négligeait d’observer ses lois.

Le souci d’obéir à ses commandements amena à Josias à prendre d’urgentes mesures : bannissement de tous les autels païens à l’intérieur de Juda et sur le territoire de l’Ancien Israël, fermeture des sanctuaires ruraux et centralisation du culte national à Jérusalem.

L’année suivante, à l’occasion de la Pâque, tout le peuple de Juda et d’Israël vint en pèlerinage à Jérusalem. La célébration fut préparée « comme il est écrit dans le livre de Moïse » et « on n’avait pas célébré une Pâque comme celle-là en Israël depuis l’époque de Samuel le prophète. Aucun roi d’Israël n’avait célébré une Pâque semblable à celle que célébra Josias, avec les prêtres, les lévites, tous les Judéens et Israélites présents, et les habitants de Jérusalem (2 Chroniques 35:6-18).

Les réformes de Josias comportaient des aspects politiques.

Elles étaient une démonstration tangible de l’indépendance vis-à-vis de l’Assyrie. Le fait que le culte fut centralisé dans le Temple de Jérusalem manifestait un retour à l’union des peuples hébreux d’Israël et de Juda, comme au temps de David.

Et Josias trouva certainement un encouragement politique à souligner l’apparente confirmation de la promesse faite par le Seigneur à David, selon laquelle il avait choisi Jérusalem, Sion, pour être Sa Demeure, et selon laquelle également, la dynastie de David ne serait pas interrompue, chaque roi jouissant successivement de la protection divine. Les rois de Juda appartenaient tous à la lignée davidique.

L’espoir de Sophonie

Néanmoins, l’élan de départ des réformes était religieux, et en ce domaine, comme nous l’avons noté, le terrain avait été préparé par Sophonie et par Jérémie (bien qu’ils eussent très probablement marqué des réserves concernant un certain nombre d’implications politiques).

Le prophète Sophonie, de quelques années plus âgé que Jérémie, demeure plus proche de la tradition d’Isaïe. Il dénonça l’idolâtrie et l’injustice qui avaient régné sous Manassé et sous Amon. Il se répandit en invectives (paroles violentes) contre les Juges qui étaient « des loups du soir qui n’ont rien eu à ronger le matin », contre les prophètes officiels qui sont « des vantards, des imposteurs », contre les prêtres qui « profanent les choses saintes et violent la Loi » (Sophonie 3:3-4), contre les ministres, les princes royaux « et tous ceux qui s’habillent à la mode étrangère ».

Mais, moyennant le repentir, et après une épuration au creuset du jugement divin, lui aussi croyait, avec Isaïe, que demeurerait un reste de justes, « le reste d’Israël qui ne commettra plus d’iniquité et ne dira plus de mensonge », et « c’est dans le nom de Yahvé qu’il cherchera refuge » (Sophonie 3:12-13).

L’angoisse de Jérémie

Le livre de Sophonie ne donne pas de détails sur les origines du prophète.

De Jérémie par contre, nous savons qu’il était né dans le village d’Anatot, à environ quatre kilomètres au nord-est de Jérusalem, dans les dernières années du règne de Manassé.

Il était issu d’une famille de prêtres, qui pouvait probablement faire remonter ses origines jusqu’à Ebyatar, le prêtre de l’époque de David, également d’Anatot, et par Ebyatar, jusqu’au grand prêtre Eli de Silo.

Cela expliquerait qu’il eût été élevé dans la plus ancienne tradition israélite : à travers toute son oeuvre circule l’idée de la nécessité capitale pour la nation de se conformer à l’Alliance mosaïque.

Il accueillit donc avec joie la découverte du Livre de la Loi. Les efforts de Josias pour rétablir ses Commandements lui apportèrent sans doute le seul bonheur qu’il dût jamais éprouver. Josias a droit en effet à un éloge tout particulier comme étant l’homme qui « pratiquait la justice et le droit », « il jugeait la cause du pauvre et du malheureux, alors tout allait bien » (Jérémie 22:15-16).

Il applaudit également à l’époque les mesures prises par le roi dans le but d’assurer la réunification politique et religieuse d’Israël et de Juda, saluant « le jour où les veilleurs crieront sur la montagne d’Ephraïm : debout ! montons à Sion, vers Yahvé notre Dieu » (Jérémie 31:6).

Plus tard, il devait perdre l’espoir que Sion survive matériellement à une nouvelle attaque des forces impériales, en dépit de la promesse faite par D.ieu à David, car cette promesse était conditionnelle, et supposait que de son côté le peuple remplît les engagements antérieurement souscrits selon l’Alliance mosaïque.

La mort de Josias

Cela se produisit sous le règne de Joiaqim, l’un des fils de Josias.

Le schéma politique de la région s’était alors brusquement modifié et, Jérémie angoissé, le coeur lourd de désillusion, exprima en termes inspirés, sa prémonition du châtiment.

La roue de la fortune avait accompli un nouveau tour, entraînant Juda vers le bas.

Josias était mort en 609, tué à la bataille de Megiddo contre les Egyptiens. Au cours des trois années précédentes, l’Assyrie s’était vu asséner une violente série de coups par Babylone, perdant sa capitale, Ninive, puis Harân, où son gouvernement s’était réfugié.

Un autre vautour planait au-dessus de l’agonie de l’Empire assyrien : l’Egypte qui, alarmée par les victoires de sa rivale, décida de soutenir les Assyriens à bout de souffle et d’expulser les Babyloniens de Harân.

Une forte armée, sous la conduite du pharaon Neko 2, se dirigea en conséquence vers le nord, pour faire la jonction avec ses nouveaux alliés assyriens à Carkémis, sur l’Euphrate.

Ce fut alors qu’intervint Josias. Une victoire égypto-assyrienne aurait assuré à l’Egypte, alors en plein essor, la haute main sur la région, et Josias, qui avait secoué le joug assyrien, risquait de se retrouver vassal de l’Egypte.

Aussi résolut-il de stopper l’armée égyptienne (ce qui lui vaudrait aussi les bonnes grâces de Babylone), et ce fut à Megiddo que se produisit le heurt des deux armées. Juda fut battu par les Egyptiens, et le cadavre de Josias fut ramené sur son cheval à Jérusalem. Des fouilles archéologiques à Megiddo montrent que la ville a été détruite à cette époque.

Le pharaon continua en direction du nord vers l’Euphrate, et, bien que son attaque contre les Babyloniens eût échoué, il s’assura le contrôle des régions intermédiaires.

Juda était du nombre, et trois mois après la mort de Josias, son fils Joachaz fut convoqué par le pharaon à son quartier général du nord, et déporté en Egypte. Son frère Joiaqim (609-598) fut nommé roi à sa place, comme souverain-vassal de l’Egypte.

Le choc fut terrible pour le peuple de Juda. La perte de l’indépendance acquise par Josias déclencha une réaction contre ses réformes religieuses (elles n’avaient pas sauvé le royaume), et le faible Joiaqim ne fit rien pour empêcher qu’elles ne deviennent caduques.

Il est évident, à lire Jérémie, qu’il y eut un retour aux pratiques païennes et au laxisme moral.

En même temps, ceux qui s’étaient opposés aux réformes à l’époque de Josias prétendaient à présent que le retour à l’Alliance mosaïque avait été une erreur. Ils faisaient miroiter l’idée rassurante qu’elle avait été entre temps supplantée par la promesse faite par D.ieu à David. Jérusalem et le Temple seraient protégés.

C’est cette illusion populaire que Jérémie s’efforça de détruire, rétorquant en des termes d’une fougueuse majesté que ce n’était pas en persistant dans des aberrations théologiques, ni en retournant à la corruption morale et religieuse que l’on sauverait le Temple, ni Jérusalem ni personne.

Il n’y avait rien à attendre de Joiaqim, et la brutale franchise de Jérémie lui valut d’être l’objet de représailles de la part du roi. Mais cela n’arrêta pas le prophète.

Il se montra particulièrement cinglant lorsque le roi, apparemment plus soucieux de son confort que du bien de ses sujets, décida de se construire un nouveau palais-citadelle en recourant au travail forcé.

« Malheur, s’écria Jérémie, à qui bâtit son palais sans la justice et ses chambres hautes sans le droit, qui fait travailler pour rien son prochain, sans lui verser son salaire, qui se dit je vais me bâtir un palais imposant » (Jérémie 22:13-14)

Jérémie venait souvent dans la cour du Temple et, s’adressant aux fidèles, s’en prenait publiquement aux pouvoirs établis, religieux et civils.

Un jour, le grand prêtre « fit donner la bastonnade au prophète Jérémie, puis le fit mettre au carcan à la porte de Benjamin, la plus haute, celle qui appartient au Temple de Yahvé » (Jérémie 20:2). Mais il fut relâché le lendemain, pas du tout repentant.

Un autre jour, après qu’il eut tonné en public qu’une Jérusalem d’iniquité serait détruite, exactement comme D.ieu avait détruit la cité-sanctuaire de Silo, 450 ans plus tôt, il échappa de justesse à la condamnation à mort. Un pieux lévite qui s’était fait l’écho d’un avertissement semblable n’eut pas cette chance.

Parfois, Jérémie accomplissait un geste symbolique (c’est là un trait caractéristique de l’Orient de l’Antiquité), pour dramatiser ses paroles. Par exemple, celui de s’emparer d’une jarre de terre cuite devant une assemblée réunie dans la vallée de Hinnom, et de la jeter violemment au sol en s’écriant :

« Ainsi parle Yahvé Tzevaot ! Je vais briser ce peuple et cette ville, comme on brise un vase de potier, qu’on ne réparera plus » (Jérémie 19:11)

La veille du désastre

En 605, les Babyloniens sous Nabuchodonosor infligèrent une écrasante défaite aux Egyptiens à Carkémis, et s’assurèrent bientôt le contrôle des territoires de l’ex-Empire assyrien, y compris ceux qui étaient passés récemment sous tribut à l’Egypte.

En moins de deux ans, Juda était devenu un vassal de Babylone, à nouveau subordonné à une puissance du Nord, l’Empire mésopotamien.

En 601, cependant, après une bataille indécise contre les Egyptiens à proximité de leur frontière, Nabuchodonosor, roi de Babylone, remonta vers le nord pour réorganiser ses forces, et quelques-uns de ses vassaux, poussés par l’Egypte, s’emparèrent de l’occasion pour se révolter. Juda était du nombre.

Jérémie, et d’autres avec lui, avaient tenté de manière pressante, de dissuader le roi d’une telle décision.

Le prophète, il est vrai, exprima son point de vue en termes religieux, mais il ne fait pas de doute qu’il se basait sur une judicieuse appréciation de la situation politique et militaire.

Dans son estimation des forces de l’empire rival, Jérémie était arrivé à la conclusion que Babylone était en plein essor, que la bataille sur la frontière égyptienne ne prouvait rien et que Nabuchodonosor reviendrait tôt ou tard, battrait l’Egypte et tirerait vengeance de tous ceux qui s’étaient rebellés.

Il était par conséquent dangereux de prêter l’oreille aux patelineries (flatteries) de l’Egypte. Certes, il souhaitait l’indépendance tout autant que Jioaqim. Mais le moment n’était pas encore venu. Babylone finirait par être victime de sa mégalomanie, et ce serait alors le moment de frapper. Mais pas encore.

Dans son style prophétique, Jérémie exprima son idée en expliquant que Babylone, comme autrefois l’Assyrie du temps d’ISAÏE, serait utilisée par D.ieu comme un instrument servant à châtier les iniquités de Juda.

Mais un jour viendrait où elle serait brisée à son tour. Nabuchodonosor, « qui a dévoré, consommé, englouti, empli son ventre » (Jérémie 51:34), serait alors contraint de restituer ses acquisitions et « des lynx gîteront avec des chacals » à Babylone (Jérémie 50:39).

Joiaqim apprécia différemment la situation et rejeta l’avis de Jérémie. Lorsqu’un petit pays se trouve coincé entre deux grandes puissances rivales, une décision malavisée prise sur un point capital à un moment critique peut, aujourd’hui comme alors, faire basculer d’un seul coup ses chances de survie. La décision du roi se révéla téméraire.

En 598, Nabuchodonosor reprit le chemin du sud avec ses troupes, et, le temps qu’il arrive à Jérusalem, Joiaqim était mort (peut-être assassiné par ceux qui espéraient apaiser la colère babylonienne et s’assurer ainsi un traitement moins rigoureux).

Aucune aide n’était arrivée d’Egypte. Joiaqim fut remplacé par son fils adolescent, Joiakîn, qui livra la ville et fut emmené à Babylone, en même temps que la reine-mère, la maison du roi, des notables de la ville (au nombre desquels le prophète EZECHIEL), des chefs d’armée, des techniciens et des artisans, en tout plusieurs milliers d’hommes, ainsi qu’un important butin.

A la place de Joiakîn, les Babyloniens placèrent son oncle, Sédécias, sur le trône (597-587), l’un des frères de Joiaqim. Ce malheureux jeune homme était plein de bonnes intentions, mais c’était un faible, et il se trouvait catapulté à la tête de sa nation à l’heure la plus tragique de son histoire, qui aurait exigé la présence d’un leader solide, ayant de la sagesse et de l’expérience.

Sédécias se trouva déchiré entre les divers sentiments et opinions des officiels et de la masse. L’esprit de révolte continuait à fermenter, et les gens dans l’ensemble se persuadaient que Joiakîn, toujours considéré comme le souverain légitime, quoique en exil, reviendrait avec les autres captifs.

Cette idée était encouragée par le clergé officiel, qui croyait que le descendant de David serait sauvé par quelque intervention divine.

De plus, Juda avait perdu des territoires, certaines de ses villes n’étaient plus que ruines et d’autres, comme Lakis, étaient gravement endommagées. Grand était l’espoir de les voir revivre, grande la volonté de reconstituer l’intégrité du royaume.

Les souffrances de Jérémie

Jérémie se trouvait en tête de la minorité qui estimait que l’heure de la révolte n’était pas venue. Babylone était encore trop puissante et la société judéenne encore loin de s’être suffisamment amendée.

C’était avec une insistance angoissée que le prophète dénonçait l’optimisme exagérée de certains activistes, dont la rébellion précipitée ne pouvait entraîner que la ruine.

Il se fit huer, avec plus de véhémence encore, lorsque se répandit la nouvelle d’une rébellion à l’intérieur même de Babylone. La révolte fut rapidement maîtrisée, mais elle avait inspiré à d’autres vassaux l’idée de se lancer, eux aussi, dans une action antibabylonienne.

Edom, Moab, Ammon, Tyr et Sidon envoyèrent des ambassadeurs à Jérusalem afin de concerter un plan de soulèvement généralisé.

La réaction de Jérémie fut de se promener avec « des cordes et un joug » sur la nuque (Jérémie 27:2), pour symboliser sa prise de position en faveur de la soumission, pour l’instant présent. Il s’adressa aussi à la fois à son peuple et aux ambassadeurs étrangers pour les presser de ne pas écouter

« vos prophètes, devins, songe-creux, augures et magiciens, qui vous disent : vous ne deviendrez pas les sujets du roi de Babylone. C’est mensonge qu’ils vous prophétisent » (Jérémie 27:9-10)

Une action prématurée aurait pour résultat qu’ils seraient tous défaits, et leurs peuples exilés.

« Que chacun se tienne tranquille, et chacun gardera son sol, le cultivera et y restera » (Jérémie 27:11)

Fut-il ou non écouté en cette occasion, on ne sait pas. Toujours est-il qu’il n’y eut pas de révolte concertée.

Cependant, l’un des membres les plus marquants du clergé officiel, Hananya, violemment opposé aux vues politiques de Jérémie, était à l’affût d’une occasion de le défier, et lors d’une réunion dans la cour du Temple, il arracha le joug de la nuque du cou du prophète Jérémie, et le brisa en disant :

« Ainsi parle Yahvé : c’est comme cela, d’ici deux ans, que je briserai le cou de Nabuchodonosor, roi de Babylone » (Jérémie 28:10-11)

Jérémie avait dit :

« Soit ! Qu’ainsi fasse Yahvé, qu’Il accomplisse les paroles que tu viens de prophétiser » (Jérémie 28:6)

Mais il pensait que c’était là, hélas, une fausse prophétie, réconfortante mais illusoire. Et le prophète Jérémie s’en alla, dit simplement la Bible. On peut se représenter la maigre silhouette du prophète quittant l’assemblée, triste et le dos courbé, le coeur débordant d’amour pour son peuple, brûlant du désir de le rassurer, mais trop profondément honnête pour pouvoir s’y résoudre.

Les personnes comme Hananya pouvaient encourager le peuple avec des mots d’espoir. Mais ils étaient dangereux, car ils insufflaient à la masse un optimisme trompeur.

De l’avis de Jérémie, il n’y avait pas de raison d’être optimiste. Son intégrité lui défendait de biaiser, et son sens du devoir lui interdisait de demeurer silencieux. Il avait la. douloureuse tâche d’annoncer la triste vérité au peuple. Or il n’était pas encore prêt, et pour l’instant il fallait endurer le joug.

C’est toujours à cela que l’on reconnaît le véritable leader, l’homme de sagesse et de conscience : il ne courtise pas la popularité, mais choisit son cap en fonction des réalités et s’y tient, quelque déplaisant et impopulaire que cela puisse être.

Jérémie faillit crouler sous le poids du fardeau. Il pouvait lui-même constater l’effet de ses paroles. Une poignée de gens était impressionnée. Le roi hésitait. La plupart des officiels étaient consternés. Les prêtres du Temple étaient choqués. Et le peuple, soupirant après la liberté, se moquait ouvertement de lui.

Le prophète était un être humain et tout cela l’affecta profondément. Il souffrit d’accès de dépression durant lesquels il criait vers le Seigneur que ses paroles étaient devenues « opprobre et raillerie », qu’il était « prétexte continuel à raillerie, la fable de tout le monde » (Jérémie 20:7-8).

Parfois, c’en était trop et il gémissait :

« Maudit soit le jour où je suis né ! Pourquoi suis-je sorti du sein pour vivre peine et tourment, et finir mes jours dans la honte ? » (Jérémie 20:14-18)

Mais il ne pouvait ni réprimer ses pensées ni museler ses lèvres. Il devait parler.

L’année 589 fut celle au cours de laquelle il se montra le plus véhément. Celle où Sédécias, franchissant le pas que Jérémie avait tant redouté, et si souvent déconseillé, lança Juda dans une révolte armée contre la puissante Babylone.

Nabuchodonosor réagit rapidement, et envoya ses troupes en expédition punitive contre le sud. Lorsque la nouvelle de leur avance parvint à Jérusalem, Sédécias, s’étant apparemment ravisé, envoya chercher le prophète, dont il avait jusqu’alors ignoré les avis, pour lui demander conseil.

Jérémie fit répondre au roi qu’un soulèvement était encore prématuré. Le peuple n’y était pas préparé, ni spirituellement ni militairement. Le combat serait sans espoir et, pour peu qu’il se prolonge, s’achèverait en désastre.

Néanmoins, le climat général était à la résistance, et le roi céda. Les Babyloniens atteignirent Jérusalem au début de 588, et mirent le siège devant la ville. La capitale se mit à vivre dans l’angoisse, et Jérémie à courtiser une impopularité plus grande encore, et un danger qui n’était pas des moindres, en continuant à exprimer son point de vue habituel. C’était un élément démoralisant, et d’aucuns manoeuvrèrent pour le faire taire.

Les lettres de Lakis

Durant ce temps, tout en maintenant une unité de position autour de Jérusalem, l’armée babylonienne se livrait à une systématique campagne de destruction sur tout le territoire de Juda, réduisant chaque ville d’importance.

Lakis fut à nouveau du nombre, et de surprenantes découvertes archéologiques nous ont transmis l’écho de sa destruction, et des propos pessimistes de Jérémie au cours des mois précédents.

Des fouilles pratiquées de 1932 à 1938 sur le site de cette antique cité judéenne mirent au jour les célèbres « lettres de Lakis », ostraka ou fragments de poterie, trouvés au début du 6e siècle avant Yeshoua/Jésus-Christ, parmi les débris calcinés d’un poste de garde situé dans l’un des bastions de la muraille extérieure.

A peine plus d’un siècle après que l’empereur assyrien Sennachérib eut attaqué la ville (en 701) et qu’il en eut immortalisé les scènes de batailles sur les bas-reliefs bien connus de son palais de Ninive, Lakis, reconstruite, avait d’abord été partiellement détruite par Nabuchodonosor (en 598-597). Elle fut, cette fois, complètement rasée.

Les lettres furent découvertes au niveau correspondant à la période intermédiaire entre ces deux événements. Elles étaient écrites à l’encre noire, sur des tablettes d’argile brisées, et en hébreu classique.

Elles consistaient pour la plupart en rapports adressés dans les années 588-587 à Yaosh, commandant militaire de la cité-forteresse, par son subalterne Hoshaiah, qui commandait un avant-poste au nord de Lakis.

Tous ces rapports reflètent le pessimisme qui était celui du roi à l’époque, et de Jérémie à Jérusalem. L’un d’entre eux en particulier, se rapporte à « la lettre du roi et aux lettres des princes », que le commandant avait reçues de Jérusalem, et expédiées à son subordonné, avec la mention pour lecture.

Hoshaiah les lit et fait en retour un amer commentaire : « Vois-tu, les paroles des princes ne sont bonnes qu’à affaiblir notre bras, et à relâcher le bras de ceux qui sont informés de leur contenu. En vérité, depuis que ton serviteur a lu ces lettres, ton serviteur n’a plus connu la paix ».

Brusquement, l’espoir fit un bond à Jérusalem.

Les Babyloniens avaient eu vent d’une rumeur selon laquelle une armée égyptienne s’était mise en route, et ils partirent à sa rencontre. Le siège fut inopinément levé.

Dans Jérusalem, on exultait, la politique de résistance avait été couronné d’un glorieux succès. La cité jouissait, à n’en pas douter, de la protection divine.

Jérémie seul demeura de glace : « Ne vous abusez pas » (Jérémie 37:9), leur dit-il.

Comme Isaïe avant lui, il n’avait aucune confiance dans les Egyptiens. Ils se retireraient derrière leurs propres frontières et les Babyloniens reviendraient.

On ne prêta aucune attention à son raisonnement, par contre on en releva la conclusion pacifiste et on l’accabla d’insultes.

Sombre prophétie de Jérémie

Lorsque Jérémie voulut quitter la ville pour aller régler une affaire de famille dans son village natal, il fut arrêté pour tentative de désertion. En dépit de ses furieuses dénégations, « ils le frappèrent et le mirent au cachot » (Jérémie 37:15).

Après qu’il y fut resté longtemps, le roi Sédécias le fit amener secrètement de sa prison au palais, et lui demanda anxieusement s’il y avait une parole de Yahvé.

Jérémie lui répondit par l’affirmative, et lui dit sans crainte, bravant le châtiment suprême, car ses paroles pouvaient être interprétées comme une trahison :

« Entre les mains du roi de Babylone, tu seras livré » (Jérémie 37:17)

Il paraît probable que le roi Sédécias en était lui-même arrivé à la conclusion que le soudain relâchement de la pression babylonienne ne pouvait être que temporaire. Il avait sans nul doute, commencé à se dire qu’après tout, Jérémie avait peut-être eu raison.

C’était pour cela qu’il avait envoyé chercher le prophète, pour cela qu’il accueillait à présent les paroles de Jérémie non pas avec colère, mais avec un désarroi grandissant.

Il aurait très certainement voulu se rendre, mais prévoyait des difficultés avec son état-major. Quoi qu’il en soit, il se montra bienveillant lorsque Jérémie, après avoir répondu à la question que lui posait le roi, protesta contre son emprisonnement, puis implora qu’au moins on ne le renvoyât pas au cachot.

Le roi accepta et le fit interner dans la cour de garde où on lui remit chaque jour une galette de pain (Jérémie 37:21).

Le prophète continua apparemment à prêcher auprès des gardes, et les nobles et le clergé officiel firent pression sur le roi pour qu’il les laissât s’occuper de cet homme qui mettait en danger le moral des troupes.

Le roi Sédécias accepta de mauvaise grâce et, ils se saisirent du prophète, le jetèrent dans une citerne boueuse et profonde et l’y abandonnèrent à la mort.

Mais un compatissant officier du palais alla rapporter au roi ce qu’ils avaient fait et Sédécias lui ordonna de prendre avec lui trois serviteurs et de remonter de la citerne, le prophète Jérémie avant qu’il ne meure (Jérémie 38:10). Ce qui fut fait, après quoi on le reconduisit dans la cour des gardes.

Le roi Sédécias se ménagea alors, toujours en secret, une nouvelle entrevue avec le prophète, et lui demanda à nouveau ce qu’il pensait de l’évolution de la situation, et ce qu’il lui conseillait. Jérémie ne put que répéter ce qu’il avait dit précédemment :

  • qu’il se rende, et lui-même et la ville seraient sauvés,
  • qu’il s’obstine à résister, et tout serait perdu.

Mais quelque désireux qu’il fût de suivre l’avis du prophète, Sédécias s’en sentait incapable. Il était trop faible pour imposer sa volonté à une population qui piaffait du désir de résister, et n’était pas du tout dans les dispositions d’esprit voulues pour accueillir des propos défaitistes. Jérémie fut renvoyé à ses gardes.

Soit que le mouvement de troupes égyptien n’eût été qu’une rumeur, soit que leur armée eût été rapidement mise hors de combat, les forces de Nabuchodonosor furent bientôt de retour. Le siège fut remis devant Jérusalem.

Différentes tentatives pour ouvrir une brèche dans ses remparts furent héroïquement repoussées. Les Jérusalémites fortifiés luttèrent obstinément, mois après mois. Les rations de nourriture diminuaient régulièrement mais personne ne parlait de se rendre. Ils se battraient jusqu’au dernier.

Et ils se battirent en effet jusqu’au milieu de l’été 587, où les Babyloniens parviennent à ouvrir une brèche au moment même où les vivres étaient épuisés. La ville tomba. Le roi Sédécias s’échappa, mais fut rattrapé dans les plaines de Jéricho.

Emmené au quartier général de Nabuchodonosor dans le nord, il fut contraint d’assister à l’exécution de ses fils, après quoi on lui arracha les yeux et on le conduisit dans une prison de Babylone, où il mourut.

Dans Jérusalem même, les principaux nobles, les fonctionnaires officiels, les prêtres en chef du Temple et les notables les plus éminents furent exécutés. Les trésors du Temple furent transportés à Babylone.

La ville fut systématiquement détruite, le Temple, les palais, tous les grands bâtiments et les remparts de Jérusalem furent rasés. Le gros des survivants fut exilé à Babylone. Il ne resta pratiquement sur place que quelques vignerons et quelques laboureurs (2 Rois 25:12).

Au nombre de ceux qui restaient figurait Jérémie : Nabuchodonosor avait donné l’ordre qu’on l’épargnât, croyant à tort que le prophète était pro-babylonien parce qu’il avait été partisan de la non-résistance.

Son ami Godolias fut nommé gouverneur du malheureux royaume de Juda, désormais incorporé à l’empire de Babylone. Il établit son siège à Miçpa, à quelques kilomètres au nord de la capitale en ruines. Un Jérémie au coeur brisé l’y rejoignit.

Quelque mois plus tard, Godolias était assassiné. Ses fidèles amis, incapables de mettre la main sur le meurtrier et craignant de subir le blâme de Babylone, résolurent de chercher refuge en Egypte. Jérémie les implora de n’en rien faire, mais ils insistèrent.

Et, s’inquiétant du sort qui pourrait être fait au prophète s’il restait seul, ils l’emmenèrent avec eux. C’est en Egypte qu’il mourut.

A suivre : Ezéchiel, la voix de l’espoir

 

Notes

Extrait du livre « Dans les pas des Prophètes » de Moshe Pearlman. 

Moshe Pearlman (1911-1986)

Il a d’abord travaillé comme journaliste et a émigré en Israël, où il rejoint l’armée du nouvel État. 

De 1948 à 1952, il fut le premier porte-parole de l’armée israélienne.

Soldat, diplomate et écrivain israélien, il a arrêté Adolf Eichmann en 1960.