Juifs et non juifs

Par Henri Lefebvre, article paru dans YERUSHALAIM n°35)

Les Juifs et les Grecs

Lors d’une conférence de presse où il présentait son autobiographie intitulée « Où trouver mon âme », M. Theodorakis, mucisien et compositeur grec âgé de 78 ans, se livra à une comparaison entre les Juifs et les Grecs et, emporté par son élan, déclara : « Nous et les Juifs sommes deux peuples pas comme les autres. Mais eux. ils sont fanatiques, et ils parviennent à s’imposer… Aujourd’hui. nous pouvons dire que ce petit peuple est à la racine du mal. Cela veut dire que la grande connaissance de soi et la persévérance ont de mauvais résultats. »

Ces différents commentaires me semblent avoir sous-estimé un aspect important de l’incident. Et je voudrais ici proposer une explication qui devrait donner à réfléchir à tous croyants.

Affirmer que les deux sont pas comme les autres n’est pas critiquable. On connaît le rayonnement historique de la civilisation grecque, dont les lycées et universités du monde entier étudient les textes. On connaît l’apport inégalé du peuple juif dont la Loi, résumée par le décalogue, inspire la plupart des légistes du monde entier et se retrouve dans la Déclaration Universelle des Droits de l’homme. Effectivement, les deux peuples peuvent légitimement se prévaloir d’une influence décisive dans l’Histoire du monde.

Une dialectique juifs-grecs dans la Nouvelle Alliance ?

Quand on perd le contrôle de ce qu’on dit, à ce niveau de notoriété, c’est que quelque chose a provoqué cet écart. On peut y déceler une arrière-pensée issue de la culture chrétienne.

En effet le rapprochement juifs-grecs est inscrit dans les Evangiles et lettres de Paul, en toutes lettres !

Les passages en question sont suffisamment importants pour que chaque auditeur même un peu distrait des offices religieux chrétiens ne peut pas ne pas avoir entendu la formule en question.

Nous en donnerons ici quatre exemples tirés de la lettre de l’Apôtre Paul aux Romains, qui est souvent considérée comme l’exposé fondamental de la doctrine chrétienne :

« Car je n’ai pas honte de l’Evangile : il est puissance de D.ieu pour le salut de quiconque croit, du Juif d’abord, puis du Grec. » (Romains 1:16)

« Détresse et angoisse pour tout homme qui commet le mal, pour le Juif  d’abord et pour le Grec ; gloire, honneur et paix à quiconque fait le bien, au Juif d’abord puis au Grec » (Romains 2: 9-10)

« Mais quoi ? Avons-nous encore, nous Juifs, quelque supériorité ? Absolument pas! Car nous l’avons déjà établi : tous, Juifscomme Grecs, sont sous l’empire du péché. » (Romains 3:9)

« Ainsi, il n’y a pas de différence entre Juif et Grec : tous ont le même Seigneur, riche envers tous ceux qui l’invoquent. » (Romains 10:12)

Voilà comment, depuis que la Nouvelle Alliance (Nouveau Testament) a été écrite, les chrétiens entendent parler des Juifs et des Grecs !

C’est ainsi que le trublion grec a inévitablement enregistré mentalement qu’il pouvait y avoir quelque part une certaine dialectique Juifs-Grecs. Et ce d’autant plus que, comme grec, il avait la chance de lire, ou d’entendre, le texte dans sa version originale, et dans sa langue maternelle, aux différences près entre ce texte ancien et le langage moderne.

Reconnaissons que les non-grecs ont eu entre les mains les mêmes textes dans leur propre langue, mais qu’ils sont moins sensibles à cette dialectique n’y étant pas nommément inclus.

J’ai répertorié dix-neuf passages dans la Nouvelle Alliance,  dans lesquels la dialectique Juifs-Grecs est évoquée.

Bien plus, on croit entendre dans certains de ces passages que l’auteur néo-testamentaire suggère, par cette formule, qu’il englobe l’humanité toute entière. Cela apparaît dans les deux versets du chapitre 2 cités plus haut et dans le verset suivant de l’épître aux Galates :

« Il n’y a plus ni Juif, ni Grec ; il n’y a plus ni esclave, ni homme libre ; il n’y a plus l’homme et la femme ; car tous, vous n’êtes qu’un en Yeshoua HaMashiah » (Galates 3:28)

Un peu d’histoire

Pour comprendre cette particularité de nos Ecritures Saintes, il est donc bien nécessaire d’y regarder de plus près, et notamment remonter un peu dans l’histoire mouvementée de la Judée et de ses habitants.

Lors du retour de captivité, après l’édit de Cyrus le Grand, roi de Perse, les israélites s’organisent, reconstruisent le temple de Jérusalem ainsi que les murailles de la ville. Mais la région est dominée par la compétition entre la Grèce, la Perse et l’Egypte, ces trois puissances se succédant dans la domination du pays, souvent avec une férocité implacable.

C’est ainsi que les horreurs perpétrées par Antiochos IV suscitent la révolte victorieuse des Macchabées.

Les luttes pour le pouvoir se développent notamment autour d’une rivalité entre pharisiens et hellénistes. La puissance de Rome s’accroît alors et devient prépondérante, tant sur la Grèce, minée sur le plan militaire par des conflits internes que sur l’Egypte, la Syrie et la Judée. On parle désormais de l’empire romain.

Une royauté est établie sur la Judée, c’est la dynastie des Hérodiens, qui sont dans une situation de vassaux à l’égard de l’empereur, comme dans beaucoup de contrées dont Rome s’est assuré la domination grâce à ses célèbres légions.

On trouve donc une situation ambigüe pour les israélites : occupés par les romains dont ils rêvent de secouer le joug, gouvernés par des potentats vassaux de l’empereur, ils se souviennent des années terribles passées sous la férule  des occupants syriens qui avaient profané le temple et décrété le culte à leur dieu grec.

De plus, si la Grèce est vaincue militairement, elle a fait alliance sur le plan politique avec Rome et, de ce fait, continue à rayonner sur le plan des arts et des lettres, ce qui répand dans tout le bassin méditerranéen un vent de libéralisme des mœurs et de la pensée qui est perçu comme un danger mortel chez ceux qui conservent les convictions traditionnelles issues de la Thora. Le souvenir des guerres de libération menées par les Macchabées un siècle auparavant est encore vif …

Quand la Nouvelle Alliance (Nouveau Testament) parle des Grecs, ce n’est pas des gens de nationalité grecque qu’il s’agit, mais de tout autre chose : ce sera de cette mouvance philosophique à laquelle s’attachaient certains juifs épris de libéralisme, d’idées nouvelles, d’affranchissement des idées vieillottes, nous dirions maintenant des tabous.

Opposer Juifs et Grecs revient à souligner la nécessité d’un choix entre tradition et assimilation à la culture ambiante.

Pour les tenants de la tendance dure, par exemple les pharisiens dont était Paul (Saul de Tarse), le combat prioritaire était bien sur les idées, car l’assimilation à la culture gréco-romaine conduisait évidemment à l’abandon de la Thora : les grecs étaient ainsi le type même des goyim.

Juifs et Goyim

Il faut expliquer ici quelle est la signification du mot goy (pluriel : goyim).

Strictement parlant, on désigne par là tous ceux qui ne sont pas israélites ou juifs.

L’usage d’une telle expression peut paraître orgueilleuse, comme si elle voulait dire que les Juifs étaient supérieurs aux autres. L’antisémite de service aura vite échafaudé son raisonnement sur le sujet ! Mais, à mon avis, il n’en est rien et pour deux raisons au moins.

La première est que l’on retrouve dans toutes les civilisations et tous les peuples cette façon de se situer : notre façon à nous serait par exemple de parler des « étrangers ». Rien a priori ne trahit un orgueil ou une pensée d’ostracisme ; c’est un simple constat.

La seconde est qu’une telle distinction leur a été imposée, selon les textes bibliques, par D.ieu Lui-même qui, lors de la signature officielle de l’Alliance au Sinaï avait déclaré :

« Vous serez ma propriété personnelle parmi tous les autres peuples. »

L’Alliance conclue par l’Eternel avait en effet été acceptée par le peuple Hébreu sortant de l’esclavage égyptien. Ce peuple résultait de la prolifération de la descendance de Jacob, descendant direct d’Abraham.

Ainsi, pour ceux qui reconnaissent au récit biblique une importance fondamentale, ce peuple est devenu le peuple élu, c’est-à-dire choisi par D.ieu pour être le porteur de la Révélation divine pour tous les autres peuples.

Telle était bien la mission qui lui a été confiée, comme nous le verrons plus loin.

Le choix de D.ieu

C’est ce choix de D.ieu qui rendait donc légitime que l’on distingue correctement entre eux et les autres peuples. On trouve donc évidemment dans nos traductions de la Bible différentes expressions qui rendent compte de cette distinction.

Tout d’abord, pour parler du peuple appelé actuellement peuple juif, on trouve :

  • la maison d’Israël,
  • Israël tout simplement,
  • le peuple,
  • les israélites,
  • les juifs.

Pour parler des non-juifs, on trouve :

  • les grecs : expression employée avec une connotation de controverse socio-philosophique comme expliqué ci-dessus. Cette expression peut éventuellement dans le feu de la controverse désigner aussi par extension des israélites ayant une attitude jugée contraire à la tradition.
  • les païens : expression qui désigne aussi les non-juifs avec une connotation pouvant être péjorative, car le mot vient du latin paganus = paysan ! Les paysans, peut-être de Galilée, étaient réputés aux yeux des judéens comme peu ouverts aux choses de la foi et de la religion !
  • les gentils : là aussi, on a un mot résultant de traductions successives. Ce mot n’est qu’une francisation – bien maladroite au demeurant – du mot latin « gentiles », utilisé dans la Vulgate pour traduire le mot païen
  • les nations : rien à voir avec les Gaulois ou les Egyptiens de ce temps-là. Encore moins avec les allemands, les belges ou les japonais de notre temps, comme on le voit parfois dans certaine littérature contemporaine ! L’expression « les nations » désigne les autres nations, peuples, tribus, etc …, c’est-à-dire cette autre partie de l’humanité qui n’est pas israélite.

L’essentiel de ce qui vient d’être dit est que, pour bien comprendre les textes cités de la Nouvelle Alliance (Nouveau Testament), il est indispensable de garder à la pensée que derrière les expressions dont nous venons de parler, c’est la réalité des goyim qui est présente, réalité prépondérante dans la pensée des habitants du pays d’Israël de ce temps, et par conséquent dans l’esprit des rédacteurs des textes du Nouveau Testament.

On peut dire que cette dualité juifs-non juifs doit être admise comme un arrière-plan implicite de tous ces textes. L’une des conséquences est que, par exemple, dire que l’Evangile de Jean comporte des affirmations antisémites est un non-sens, puisque cet Evangile rapporte des événements qui se déroulent au sein du peuple juif : les passages dits antisémites sont donc à lire autrement, en tenant compte de cet arrière-plan implicite.

Une tradition héritée du rejet des juifs

On ne peut alors qu’être surpris de découvrir que de telles réalités aient ainsi été présentées pendant des siècles au lecteur courant du Nouveau Testament, de façon aussi peu explicite ! D’autant plus que la distinction entre juif et goy est beaucoup plus riche de signification que tout autre.

Il ne s’agit pas de distinguer ici entre une nationalité et les autres, mais de distinguer entre ceux qui se trouvaient engagés sous l’Alliance divine et ceux qui ne l’étaient pas !

En effet, la qualité de juif, son identité dirait-on maintenant, est à rechercher dans les textes de la Thora, au temps des patriarches.

C’est le fils d’Abraham le père des croyants, qui reçut le nom d’Israël. Il dit encore :

« Ton nom ne sera plus Jacob, mais tu seras appelé Israël ; car tu as lutté avec Dieu et avec des hommes, et tu as été vainqueur. » (Genèse 32:28)

C’est à sa descendance, sortie d’Egypte et sur le chemin d’une terre promise, que l’Eternel se révéla au Sinaï, pour établir avec elle un contrat qui fut appelé Alliance.

« Maintenant, si vous écoutez Ma voix, et si vous gardez Mon alliance, vous M’appartiendrez entre tous les peuples, car toute la terre est à Moi ; vous serez pour Moi un royaume de sacrificateurs et une nation sainte. » (Exode 19 :5-6)

Ce contrat comportait donc une exigence et une promesse: exigence de mise à part pour le service de D.ieu au milieu des hommes, promesse de protection et d’un pays.

C’est donc en se référant à l’Alliance du Sinaï que les Israélites peuvent légitimement se prévaloir de ne pas être un peuple comme les autres !

Mais il est évident qu’une telle affirmation n’est reçue aujourd’hui qu’avec beaucoup de réticences, c’est le moins qu’on puisse en dire. Et ce, tant par les « goys » que par les Israélites eux-mêmes !

On pourrait écrire des volumes sur ce sujet, mais revenons aux textes du Nouveau Testament et à leur traduction. On sait que, au cours des premiers siècles du christianisme, l’idée a prévalu, que l’Eglise était le nouvel Israël, l’Alliance du Sinaï étant remplacée par la nouvelle Alliance en Yeshoua HaMashiah.

Bien que condamnée officiellement par les églises, cette fausse théorie a encore libre cours chez les chrétiens, et il est bien nécessaire qu’un nouveau discours soit entendu sur ces sujets, et qu’un nouveau regard soit jeté par les chrétiens sur les Juifs.

C’est probablement la raison pour laquelle les traducteurs n’ont pas cru bon de souligner le particularisme israélite: puisque, selon la conception officieuse de leur milieu, ce particularisme était obsolète, à l’image de la Première Alliance que l’on disait caduque, il n’y avait aucune raison de faire des efforts d’adaptation de la traduction qui l’aurait mis en lumière !

Sommes-nous en droit de suspecter une volonté délibérée à ce sujet, de la part de ceux pour qui il n’y a, en définitive, qu’une seule alliance qui compte, celle dont se réclame l’Eglise chrétienne ?

Volonté délibérée ou glissement progressif de la pensée, la question restera posée, mais on est en droit d’y trouver l’origine de l’antisémitisme doctrinal dont nous avons tant de peine à nous débarrasser.

Ce qui a été atteint dans l’inconscient collectif chrétien, c’est bien la façon d’appréhender la caractère solennel, définitif, radical, de l’Alliance du Sinaï dans la quelle le Seigneur s’engageait avec un peuple déterminé en le prenant à la fois à Son service et sous Sa protection.

Avant de clore ce chapitre, nous voulons saluer  deux actes forts dans notre passé récent :

  1. le premier est dû au pape Jean-Paul II qui osa parler de la première Alliance qui n’est pas abrogée, phrase riche de conséquences qui a été citée, mais malheureusement trop vite oubliée, et dont les théologiens ne semblent pas s’être emparés pour l’expliciter au peuple chrétien.
  2. le second est dû aux traducteurs de deux éditions récentes de la Bible, la version dite « Nouvelle Bible Segond » et la version dite « Parole de Vie » qui est une traduction en français fondamental. En effet, rompant avec les séculaires habitudes de noyer le poisson dans ce domaine par l’emploi des termes incompréhensibles dont nous venons de parler, ces versions ont commencé à adopter tout simplement le terme de non-juif, ce qui explicite bien le problème tel qu’il se posait au moment de la rédaction du Nouveau Testament.

Espérons que cela amènera peu à peu la masse des fidèles chrétiens non seulement à éviter le piège dans lequel est naïvement tombé M.Théodorakis, mais aussi à cesser de vouloir ignorer que le juif, les juifs, les Israélites, sont depuis l’événement du Sinaï et jusque maintenant, et pour toujours, selon la volonté de D.ieu, au bénéfice de l’Alliance du Sinaï.

Notes

Dialectique : méthode de raisonnement qui consiste à analyser la réalité en mettant en évidence les contradictions de celle-ci et à chercher à les dépasser.