La tablette de la résurrection, par Jean-Claude Vantroyen

La vision de Gabriel

Une tablette de pierre d’un mètre de long, ornée de 87 lignes d’écriture à l’encre et datée de la fin du 1er siècle de notre ère, a agité les cercles des spécialistes bibliques et archéologiques. Parce qu’elle parle d’un Messie qui ressusciterait trois jours après sa mort.

Stèle en pierre trouvée près de la mer Morte, dans les années 2000, appelée "La vision de Gabriel" 
Stèle en pierre trouvée près de la mer Morte, dans les années 2000, appelée « La vision de Gabriel »

Cette stèle est un peu comme un manuscrit de la mer Morte, mais en pierre. Elle a été trouvée près de la mer Morte, sans que l’on sache exactement dans quelles conditions.

La stèle se trouve entre les mains d’un collectionneur, David Yislsohn, vivant à Zurich qui a déclaré l’avoir acquise à Londres auprès d’un marchand d’antiquités jordanien. Elle proviendrait du côté jordanien des rives de la mer Morte.

Des experts en épigraphie hébraïque datent cette inscription trouvée en transjordanie, au 1er siècle avant Jésus-Christ.

Pour Israel Knohl, professeur d’études bibliques à l’Université hébraïque de Jérusalem, cette tablette montre que l’histoire de la mort et de la résurrection de Jésus n’est pas unique et par cela fondatrice du christianisme, mais inscrite dans la tradition juive de son époque, avant même qu’il fût né.

En revanche, d’autres chercheurs s’abstiennent de tirer des conclusions aussi radicales du texte dont ils donnent d’autres interprétations, certains doutant même de l’authenticité de la stèle.

« Dans trois jours, tu vivras »

Le texte en hébreu, de nature apocalyptique, se présente comme la « révélation de l’archange Gabriel ». Il est inscrit à l’encre sur la pierre, sur 87 lignes, certaines lettres ou mots entiers étant effacés par l’usure du temps.

L’analyse du chercheur repose essentiellement sur le décryptage de la ligne 80 où figurent les termes « dans les trois jours » suivis par un mot à moitié effacé qui, selon le professeur Knohl , signifie « vis », du verbe « vivre ».

Selon le chercheur, le texte annonce que l’ange Gabriel ressuscitera trois jours après sa mort le « prince des princes » (« sar hasarim »), une formule s’appliquant au messie dans la tradition juive.

Israel Knohl indique que la première mention du Messie tué, appelé Mashiah ben Yosseph  jusqu’à cette découverte récente, n’existait que dans le Talmud (traité soukkah 52a).

A la ligne 16-17 du texte, D.ieu s’adresse à David : « ‘Avdi Dawid bakèsh min lifnéï Ephraïm » (Mon serviteur David requière devant Ephraïm).

Knohl voit là une équivalence entre David et le fils de Joseph, et une confirmation que le concept d’un Messie Fils de David et d’un Messie Fils de Joseph existait à la fin du premier siècle avant Jésus-Christ.

La ligne 80 du texte de la vision de Gabriel commence avec la phrase : « Lesheloshèt yamin » (en trois jours) suivi par un autre mot que les éditeurs ne pouvaient pas lire.

Puis vient la phrase : « Ani Gavriel » (Je suis Gabriel).

Le mot illisible semble en fait : « hayeh » (vivra).

La phrase est ainsi composée : « Lesheloshèt yamin hayeh » (En trois jours tu vivras).

On peut comparer cette phrase à celle d’Ezéchiel 16 :6 : « Bedamaikh hayi » traduite : « Dans ton sang, vis ! » .

Dans le texte qui nous concerne, le mot « Haye » est écrit avec la lettre aleph (א) qui signifie -vis-. Une orthographe similaire apparaît dans les manuscrits de Qumran près de la Mer Morte. Par exemple dans le rouleau d’Esaïe où le mot « yakeh » (chap.30 :31) est écrit avec un aleph (א) après le yod (י).

Les autres mots suivants semblent nous permettre de recomposer la phrase comme ce qui suit : « Lesheloshit yamin hayeh, ani Gavriel gozèr alekha » (En trois jours, vis ! Moi, Gabriel, te le commande). La suite se lit : « Sar ha-sarim » (Prince des Princes).

A ce niveau du texte, Israel Knohl s’interroge sur l’identité du Prince des Princes. Il note que cet épithète se trouve dans le livre du prophète Daniel 8 : 24-25.

Il applique le contexte du récit à l’époque de la révolte qui eu lieu en l’an 4 avant J.C. dans laquelle Simon le leader de l’insurrection en Transjordanie fut tué.

Pour appuyer sa thèse, Knohl rapporte que dans la Bible et le Talmud, le mot « Arouba » signifie une ouverture étroite ou une fente. Le mot « Tzourim » signifie des rochers ; il précise que le mot apparaît ici dans une non-vocalisée sans la lettre [ו] « צר ». « Aroubot tzourim » serait une crevasse, une faille rocheuse.

Knohl attribue cette révélation appelée -La vision de Gabriel- à la fin tragique de Simon assassiné quelque part dans une gorge rocheuse de Transjordanie par Gratus, un commandant de l’armée hérodienne vers l’an 4 av. J. C.. Mais La vision de Gabriel mentionne aussi d’autres morts.

A la ligne 57, nous trouvons la phrase : « Dam tvoueï yéroushalaïm » (Le sang du tué de Jérusalem).

A la ligne 67, nous lisons : « Bassèr lo ’al dam zouha-merkava shelahen » (Annonce-lui à propos du sang). C’est leur Merkava (chariot céleste).

Knohl ajoute que le sang de ceux qui furent tués sera devenu leur « chariot » pour le ciel. Il note qu’en arrière plan, il y a l’ascension d’Elie au Ciel dans un chariot (merkava) :

« Voici qu’apparût un chariot de feu, et Elie monta dans un tourbillon de vent au ciel » (2 Rois 2 : 11)

Ensuite, Knohl imagine une stratégie mise en avant par les partisans du leader messianique assassiné : ils auraient rédigé La vision de Gabriel pour pallier à la faillite de la révolte et de la mort de leur chef, mais l’implication est qu’avec la mort du chef messianique, leurs peines s’achèvent, la chute de l’ennemi et le salut sont proches.

Nous lisons à la ligne 19-21 : « Leshloshèt yamin téïd’a ki-nishar hara melifneï ha-tzédèk (en trois jours, tu sauras que le mal sera défait par la justice).

Ce qui ne colle pas dans l’analyse de Knohl

Il y a des points qui ne concordent pas dans l’analyse de Knohl.

Tout d’abord à la ligne 57 : « Le sang du tué de Jérusalem » ne peut pas s’appliquer à Simon qui fut tué en Transjordanie, et non à Jérusalem.

A la ligne 67 : « Annonce-lui à propos du sang » ne peut pas être le sang de plusieurs personnes tuées puisqu’il est écrit : « Bassèr-lo » (Annonce-lui). Par contre « Hamerkava shelahem » indique que le sang de cette personne tuée sera leur chariot céleste.

D’autre part, on voit mal comment ce texte aurait pu être écrit dans un espace de deux jours après la mort de Simon pour annoncer sa résurrection le troisième jour. Knohl ne le mentionne pas dans l’article, mais dans le livre du prophète Osée 6 : 1-2, il est écrit :

« Il a frappé, mais il bandera nos plaies. Il nous rendra la vie dans deux jours, le troisième jour, il nous relèvera et nous vivrons en sa présence. »

 On peut considérer qu’après deux mille ans d’exil, D.ieu restaure Israël et le troisième millénaire sera celui du règne du Messie Roi.

Mais dans le cas qui nous préoccupe, il s’agit de la mort et de la résurrection d’un individu particulier.

Cette phrase des lignes 19-20 : « En trois jours, tu sauras que le mal sera brisé par la justice » nous rappelle celle du prophète Esaïe :

« Or il a plu à l’Eternel de le frapper ; il l’a mis dans la souffrance. Après avoir offert sa vie en sacrifice pour le péché, il verra sa postérité, il prolongera ses jours, et le bon plaisir de l’Eternel prospérera dans ses mains. Il jouira du travail de son âme, il en sera rassasié ; mon serviteur juste justifiera plusieurs, par la connaissance qu’ils auront de lui, et lui-même portera leurs iniquités. (Esaïe 53 : 10-11)

« La confirmation est donnée » annonce Knohl, que la notion d’un Messie tué et ressuscité existait antérieurement à l’activité messianique de Jésus. Cependant, il évite soigneusement de comparer ce texte qu’on appelle désormais -La Vision de Gabriel- avec la doctrine du Nouveau Testament.

En conclusion

Il devient de plus en plus difficile d’évincer Yeshoua (Jésus) du contexte juif.

Il surgit à chaque détour comme un écueil au milieu du chemin, que ce soit dans le domaine de la recherche textuelle, apocalyptique, ou dans la trame du canevas du texte biblique.

La tradition juive relate que les constructeurs du temple de Jérusalem devaient choisir la première des pierres taillées et préparées pour la pose des fondations.

Ils tentèrent à plusieurs reprises de poser la pierre angulaire sans y parvenir, jusqu’à ce que l’un d’eux se résigna à placer en angle de départ une petite pierre que tous avaient négligée.

Le résultat fut immédiat. Les pierres s’ajustèrent parfaitement les unes aux autres, les fondations étaient posées.

Cette ancienne tradition est confirmée par le texte biblique :

« Evèn ma’assou ha-bonim hayita le-rosh pinah. Mé èt Adonaï hayita zot. Hi niphlat be-eneïnou » (= La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle, c’est de l’Eternel que cela est venu. Elle est un prodige à nos yeux. » (Psaume 118 : 23)

Esaïe nous place devant une situation tragique :

« Sanctifiez l’Eternel des Armées ; que lui seul soit votre crainte et votre frayeur. Il sera un sanctuaire, mais aussi une pierre d’achoppement et une pierre de chute pour les deux maisons d’Israël (Judée & Samarie), un piège et un filet pour les habitants de Jérusalem » (Esaïe 8 : 13-14)

La Pierre Angulaire de la Nouvelle Alliance annoncée dans le livre du prophète Jérémie au chapitre 31 de son livre, la pierre sur laquelle on construit par la foi en authentique enfant d’Abraham, afin d’obtenir la justice, don gratuit de D.ieu, a été rejetée, provoquant du même coup une errance spirituelle d’Israël, pour lequel la Loi est devenue précepte sur précepte, commandement sur commandement, annihilant de plus en plus.

Ce processus culminera finalement dans l’inertie totale.

« Ainsi la Parole de l’Eternel sera pour eux loi sur loi, règle sur règle, règle sur règle, un peu ici, un peu là ; afin qu’en marchant ils tombent à la renverse, qu’ils soient brisés, qu’ils tombent dans le piège, et qu’ils soient pris. » (Esaïe 28 :13)

Saul de Tarse (Paul) dans son épitre aux Romains ajoute :

« Tandis qu’Israël, qui cherchait une loi de justice, n’est point parvenu à cette loi de justice. Pourquoi ? Parce qu’il ne l’ont point cherchée par la foi, mais par les œuvres de la Loi : en effet, ils se sont heurtés contre la pierre d’achoppement, selon ce qui est écrit » (Esaïe 28 : 16)

« Voici, je mets en Sion une pierre d’achoppement et un rocher de scandale ; et quiconque croit en Lui ne sera point confus » (Romains 9 : 31-33)

Dans son ouvrage intitulé The mistery of Israel, H.L. Ellison fait remarquer que la traduction traditionnelle de lithô toû proskomatos par -pierre d’achoppement- n’est pas exacte, et ne signifie pas trébucher ou faire un faux pas.

Ce mot ne présente pas de caractère accidentel comme c’est le cas dans Romains 11 : 11 où il est écrit :

« Je me demande donc, ont-ils bronché afin de tomber ? » (eptaïssàn)

Dans Romains 9 : 32 nous lisons :

« En effet ils se sont heurtés (prosékophàn) contre la pierre d’achoppement » (proskommatos).

Le terme « heurtés » présente plutôt la tentative de contourner l’incontournable ou d’éviter l’inévitable. La pierre angulaire de D.ieu était un défi aux idées préconçues des maîtres en Judaïsme, ainsi, ils s’en sont détournés pour suivre des sentiers qui ne les conduirons jamais au succès dans leur quête spirituelle. Séduits dans le labyrinthe des pensées, de la sagesse et de la propre justice, ils sombrent dans les paradoxes.

Il est consternant de constater combien d’ardeur et d’efforts d’ingéniosité sont développés par les chercheurs, les penseurs et les exégètes au sein du peuple d’Israël, afin d’éviter la réalité objective nommée Yeshoua, placée comme une pierre incontournable au milieu des pérégrinations d’Israël au cours des siècles.

On peut affirmer sans hésiter, que le Judaïsme rabbinique depuis le troisième siècle de l’ère commune, s’est largement construit en réaction à la Révélation de la Nouvelle Alliance.

La personne de Yeshoua (Jésus) et son enseignement sont faussement perçus par les Juifs en général, comme des facteurs destructeurs de l’identité juive, de la théologie et de l’eschatologie juives.

Cependant, Esaïe le prophète l’avait annoncé :

« Celui qui s’appuie sur elle (cette Pierre Angulaire), ne fuira point » (Esaïe 28 : 16)

Il n’y a que deux alternatives :

« Celui qui tombera sur cette pierre sera brisé ; et celui sur qui elle tombera, elle l’écrasera » (Matthieu 21 : 44)

Il semble de plus en plus difficile de nier l’évidence alors que nous avançons dans le temps, et, comme dans le cas précis du récit de cette pierre que nous venons d’évoquer, nous laisserons au lecteur le soin de méditer ce verset :

« Je vous le dis que si ceux-ci se taisent, Les pierres crieront (Luc 19 : 40)

Notes

Israel Knohl (né en 1952) est un historien. Israël Knohl est chercheur principal à l’Institut Shalom Hartman. Il a un doctorat en Bible de l’Université hébraïque de Jérusalem, où il est le Professeur Yehezkel Kaufmann de la Bible. Le professeur Knohl a été professeur invité à l’Université de Californie à Berkeley, à l’Université de Stanford et à l’Université de Chicago Divinity School.  Ses livres traitent de l’intégration des découvertes scientifiques et archéologiques avec le récit biblique, les premières croyances israélites, une enquête sur le culte israélite et comment et où les Israélites sont originaires.

Jean-Claude Vantroyen (l’auteur de l’article) est journaliste au Soir, il a d’abord travaillé dans les domaines du fait divers, de la société, des nouvelles de Bruxelles, de la prospective avec Le Soir 2000. Aujourd’hui, il est le chef du service culturel.