Nitzavim (Vous vous tenez), par le Rabbin Daniel Farhi

Parasha 51 : Dévarim/Deutéronome 29:9 à 30:20

Une Teshouva possible et accessible pour tous ! 

« Ki hamitsva hazoth asher anokhi metsavekha hayom lo nifleth hi mimekha velo rehoka hi » = « Car cette loi que Je t’impose en cejour, elle n’est ni trop ardue pour toi, ni placée trop loin. Elle n’est pas dans le ciel pour que tu dises : qui montera pour nous au ciel etnous l’ira quérir, et nous la fera entendre afin que nous l’observions ? Elle n’est pas non plus au-delà de l’océan pour que tu dises : qui traversera pour nous l’océan et nous l’ira quérir, et nous la fera entendre afin que nous l’observions ? Non, la chose est tout près de toi : tu l’as dans la bouche et dans le cœur pour pouvoir l’observer ! » (Deutéronome, 30 : 11-14)

Ces merveilleuses paroles sont extraites de la parasha Nitsavim que nous lisons en cette veille de Rosh HaShana et de Kippour.

Deux maîtres se sont posés cette question : « cette loi » (hamitsva hazoth), ce commandement dont parle la Torah, qui est si près de l’homme, qui pourtant doit lui sembler quelquefois bien loin puisqu’il invoque la distance du ciel et de l’océan, s’agit-il de toute la Torah (comme le suggère la traduction du rabbinat qui traduit mitsva par loi), ou bien d’un commandement précis, et dans ce cas, lequel ?

Maïmonide Le Rambam affirme qu’il suffit de revenir en arrière de quelques versets pour comprendre que cette mitsva à laquelle il est fait allusion, est un commandement précis : le repentir (ou teshouva).

Plus haut, nous trouvons en effet :

« Vahashévota el levavékha veshaveta ad Adonaï Elohékha (30:1-2), « Tu t’examineras le cœur, tu retourneras à l’Eternel ton D.ieu »

Deux choses apparaissent entre cette mitsva et la teshouva : la première est que la teshouva est en soi une mitsva, un commandement ; la seconde est que cette mitsva n’est pas aussi   inaccessible qu’il y paraît.

Que la teshouva puisse être considérée comme une mitsva, avec tout ce que cela comporte est d’abord d’ordonner l’amour du prochain. Faire d’un sentiment ou d’une démarche intérieure une obligation peut sembler être une négation du libre arbitre. 

Un aspect moral qui touche tous les domaines de la vie

Comment peut-il être possible d’ordonner d’aimer ou de se repentir ?

En fait, la Loi ne s’arrête pas à la porte de l’intimité de la personne.

Elle n’est pas un code de bonnes relations humaines ou un manuel de préséances. En un mot, elle ne saurait être uniquement pragmatique, inévitable.

Pour le judaïsme, la loi est mitsva, mishpath ou Torah, c’est-à-dire tout sauf un règlement.

Certes, il est nécessaire d’avoir des règlements, mais dès lors qu’ils régissent les rapports entre les hommes, créés à l’image de D.ieu, ils doivent introduire un aspect moral, à côté de l’aspect purement juridique. 

C’est d’ailleurs à cause de cet aspect que la loi touche tous les domaines de la vie   quotidienne, et donc aussi bien, les sentiments et la psychologie de chacun. 

Ainsi nous voyons que la Torah peut ordonner :

  • d’aimer,
  • de ne pas haïr,
  • de ne pas garder rancune,
  • de se réjouir,
  • de remercier,
  • de reprendre quelqu’un,
  • de prier,
  • d’enseigner,
  • d’apaiser les querelles
  • ou de se repentir.

C’est ce qu’enseigne Yeshoua HaMashiah (Jésus) :

« Vous avez entendu qu’il a été dit aux anciens : Tu ne tueras point ; celui qui tuera mérite d’être puni par les juges. Mais moi, Je vous dis que quiconque se met en colère contre son frère mérite d’être puni par les juges ; que celui qui dira à son frère : Raca ! Mérite d’être puni par le sanhédrin (voir Notes plus bas) ; et que celui qui lui dira : Insensé ! Mérite d’être puni par le feu de la géhenne. »

Le caractère inséparable de l’amour de D.ieu et du prochain est clairement affirmé par la tradition juive à laquelle Yeshoua appartient.

On le trouve dans le Décalogue qui résume en « Dix paroles » ou « Dix Commandements », la loi donnée par D.ieu au peuple d’Israël (chapitre 20 du Livre de l’Exode ou au chapitre 5 du Deutéronome).

Les trois premières paroles présentent les commandements de l’amour de D.ieu, tandis que les sept autres s’attachent à l’amour du prochain.

Yeshoua assume pleinement cette tradition, à un docteur de la Loi lui demandant :

« Quel est le plus grand commandement ? » Il répond : « Tu aimeras le Seigneur ton D.ieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit. Voilà le grand, le premier commandement. Et le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » (Matthieu 22, 37-38)

Autant de choses qui ne sont ni quantifiables ni commandables.

La Torah donne une direction à l’homme

Lorsque la Torah dit veahavta (tu aimeras), lo tikom velo titor (tu ne te vengeras pas et tu ne garderas pas rancune), vesamahta lifné Adonaï Elohékha (tu te réjouiras devant l’Eternel ton Dieu), ou bien lo tisna eth ahikha bilevavekha (tu ne haïras pas ton frère dans ton cœur), ou encore hokhéah tokhia lo (tu le reprendras) ou enfin vahashévota el levavékha que nous trouvons dans notre parasha (tu examineras dans ton cœur), lorsque la Torah ordonne toutes ces choses, elle ne fait que fournir à l’homme des directions, des choix dans son existence.

Elle ne prétend pas régenter son être, mais elle lui indique des moyens de se dépasser pour s’élever vers son D.ieu.

La Torah l’entend avec tous les verbes qui sont utilisés pour définir ces commandements employés au temps futur, à l’inaccompli, car en effet, les vertus que suppose l’obéissance à ces lois ne s’acquièrent que très progressivement, et l’homme ne peut jamais affirmer qu’il les possèdera entièrement un jour.

La teshouva à cette loi qui n’est ni « trop haut », ni « trop loin », mais au contraire très proche dans ta bouche et dans ton cœur, fait que le repentir est accessible, et à la portée de chacun.

C’est quelque chose qui peut s’accomplir bekhol eth ouvekhol makom, « en tout temps et en tout lieu » dit Rambam, expliquant ainsi le verset : « Même si tes exilés se trouvaient aux confins de la terre, là-bas, même D.ieu irait les prendre et les rassemblerait ».

La repentance dépend de nous

La teshouva (repentance) dépend essentiellement de la volonté de l’homme, de son vouloir et faire.

Il n’y a aucun obstacle qui ne peut-être dépassé au moment de son retour à D.ieu.

Sa teshouva n’est pas au-delà de ses possibilités. Il ne peut en confier la réalisation à personne. C’est à lui de la saisir, et ce, non pas dans le ciel ou au-delà des mers, mais à la portée de son cœur ! 

S’il est vrai que les fêtes qui approchent sont dénommées yamim noraïm, les journées redoutables, c’est moins à cause du processus mené ces jours-là qu’à cause du résultat pour l’individu de se retrouver face à lui-même, tant il est habitué à se fuir, à s’ignorer, à se perdre de vue pour se fondre dans la masse anonyme et lâche. 

Faire son examen intérieur

Le commentaire de Sforno est, à cet égard, très intéressant.

Il comprend l’expression hébraïque vahashévota el levavékha, traduit par « si tu les prends à cœur » hitbonène behelké haséter, vetashivam el levavekha yahdav, lehavehine haémeth mine hashéker, ouvazé takir kama rahakta mine haEl yit’alé bedéoth ouveminehaguim asher lo ketorato

=> « Scrute les profondeurs cachées (de ton être) et présente-les devant ton cœur afin de distinguer la vérité du mensonge. A partir de là, tu verras combien tu t’es éloigné de ton D.ieu, tant au niveau des pensées qu’à celui des actes qui ne sont pas conformes à Son Enseignement ».

Sforno démonte bien le mécanisme de la teshouva qui présuppose un examen intérieur approfondi, lequel consiste à faire remonter jusqu’à la surface, c’est-à-dire le cœur, les détails enfouis dans notre inconscient, à les évoquer pour les confronter avec « la vérité et le mensonge », à les soumettre à la norme divine, prenant ainsi conscience de la distance entre celle-ci et ceux-là.

Ce n’est qu’une fois ce préalable accompli, que le repentir peut s’enclencher.

Avant cela, il n’y a pas conscience de la faute, donc impossibilité de Teshouva.

 La Torah nous encourage dans cette voie en nous indiquant que la chose est à la portée de notre cœur et de notre bouche, notre cœur qui conçoit, notre bouche qui avoue.

Elle n’est pas au-delà des mers ou des cieux ; elle ne passe pas par un intermédiaire qui parcourrait cette distance infranchissable.

Non, elle ne concerne que nous et prend sa source en nous. 

Les adages talmudiques ne manquent pas qui décrivent les ba’alé teshouva (les repentis) comme méritants au-delà de toute définition. Ce faisant, ils constatent indirectement la difficulté de réaliser une teshouva réelle. Si l’on s’en tient à la définition proposée par Maïmonide, c’est même presque impossible. Et pourtant, elle est sur notre bouche et dans notre cœur. Mais justement, parce qu’il en est ainsi, la démarche est plus difficile. Là encore, le texte qui précède nous aide à mieux comprendre la relative facilité de la teshouva.

Ce texte décrit le repentir comme se produisant au terme d’épreuves graves pour le peuple hébreu, particulièrement l’exil.

Il montre le lien entre épreuve et repentir. Ne pourrait-on admettre qu’au niveau de l’individu, de tels déclencheurs existent, mais dont il ne perçoit pas toujours 1e lien avec la teshouva qui est attendue de lui ?

Ki hamitsva hazoth nifleth = « car ce commandement que Je t’ordonne aujourd’hui n’est pas exceptionnel. »

Le midrash ajoute ve’ime nifleth mimekha = « et s’il apparaît comme tel, la chose vient de toi ».

Non, il n’y a rien d’extraordinaire à envisager la Teshouva, mais notre vie en général fait que nous sommes parfaitement éloignés de ce concept et qu’il nous faut passer par des psychologues pour y voir clair en nous.

Ces psychologues sont dès lors ces tiers qui s’insinuent en nous pour traverser, à notre place les océans et les cieux, afin d’aller nous quérir quelque chose qui n’est que dérision, dans notre cœur ! Loin de moi, de dénigrer leur valeur aux traitements psychologiques, mais ne faut-il pas constater amèrement, que c’est parce que l’homme s’est déshabitué de regarder en lui qu’il a recours à eux ? 

Il en est devenu de notre être intime comme du moteur de notre voiture. Nous pouvons passer notre vie sans « soulever le capot », nous en remettant, lorsque les choses ne vont plus du tout, à un spécialiste.

Peut-être est-ce le contre-courant de cette négligence que la parasha de cette semaine veut nous faire prendre conscience de notre responsabilité à la veille des Yamim Noraïm, de faire en sorte que ces journées soient pleines de signification, et qu’elles deviennent familières et souhaitables. Amen Vé Amen.

« Faites Teshouva, car le Royaume de D.ieu est proche » Yeshoua HaMashiah Ben David

 

Notes

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d’obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : « Au dernier survivant » et « Profession rabbin » (Editions Albin Michel).

Ovadia Sforno (1470-1550) est un rabbin, médecin et philosophe, considéré comme l’un des plus importants exégètes juifs de la Bible (l’exégèse est une étude approfondie et critique d’un texte). Sforno est l’une des grandes figures du judaïsme italien à l’époque de la Renaissance.

Yamim Noraïm (= les jours redoutables, en hébreu : ימים נוראים yamim noraïm) désignent dans le judaïsme, une période mal définie, considérée comme particulièrement propice au repentir, alors même que l’humanité est en instance de jugement devant D.ieu. Apparue au 14e siècle, la notion désigne tantôt une saison pénitentielle s’étalant du mois d’eloul à Yom Kippour voire à Hoshana Rabba (le dernier jour de la fête de Souccoth), tantôt les seules fêtes solennelles de Rosh HaShana et Yom Kippour ou les dix jours entre ces deux fêtes.

Le Sanhédrin était l’assemblée législative traditionnelle d’Israël ainsi que son tribunal suprême et siégeait normalement à Jérusalem. Son nom dérive du grec συνέδριον / sunédrion, signifiant « assemblée siégeante ». Composé de soixante dix sages experts en « Loi Juive », il doit comporter vingt-trois membres pour décider en matière judiciaire ; il est alors nommé petit sanhédrin et siège dans les principales villes.