Isaïe, le génie visionnaire

Précédemment :  d’Elie à Elisée, les fougueux voyants

Lorsque, las de la guerre, les hommes de notre génération fondèrent l’Organisation des Nations unies, ils ne trouvèrent, à graver sur le mur de pierre placé à côté de l’entrée de son immeuble, de mots mieux appropriés pour exprimer ses objectifs, que la vue visionnaire du monde idéal énoncée par un Juif de Jérusalem, plus de deux millénaires plus tôt :

« De leurs épées, ils forgeront des socs, et de leurs lances des faucilles. Les nations ne lèveront plus l’épée l’une contre l’autre, et l’on ne s’exercera plus à la guerre » (Isaïe 2:4)

Cet homme était Isaïe, après Moïse le plus grand des prophètes hébreux, voyant inspiré et inspirant, puissant réceptacle de force spirituelle, intellectuel hors pair, homme d’Etat de sens pratique, qui exprima sa vaste sagesse, dans une langue hébraïque d’une efficacité et d’une puissance sans égales.

Isaïe domine tout le 8e siècle avant Yeshoua/Jésus-Christ, et tous les siècles qui ont suivi.

Le 8e siècle fut en effet de ceux qui requièrent cruellement la présence d’un guide jouissant d’autorité. Ce fut un siècle de tragédie, qui vit la chute du royaume du Nord d’Israël (en 722). Et cela n’était que le prélude au désastre qui allait s’abattre sur le royaume du Sud de Juda 135 ans plus tard. La seconde partie du 8e siècle marqua ainsi un tournant dans les destinées de la nation juive. Et la personnalité de ses prophètes et la nature de leurs propos s’en trouvèrent radicalement modifiées.

Jusqu’alors les prophètes, dans leur souci de réveiller la fibre morale et religieuse du peuple, avaient souvent proféré de sombres prédictions sur ce qui allait arriver si l’on s’obstinait à dévier des principes posés par l’Alliance. Mais aucun n’avait jamais envisagé la totale destruction du royaume.

Le Seigneur punirait les infractions, un roi pourrait être détrôné, le pays connaître la sécheresse ; une attaque ennemie pourrait réussir, et un territoire être perdu. Mais aux époques de grave danger, le Seigneur, d’une manière ou d’une autre, interviendrait pour les tirer d’affaire. Il ne permettrait pas que la nation succombe.

Cette attitude avait été en grande partie conditionnée par la conjoncture politique et militaire qui avait prévalu au Proche-Orient au cours des 5 siècles précédents.

Entre le 13e et le 8e siècles avant Yeshoua/Jésus-Christ, ni l’Egypte au sud, ni aucune des puissances situées au nord, ne s’étaient révélées assez fortes pour déployer une vigoureuse poussée impérialiste, ni pour s’engager dans un conflit de grande envergure qui aurait amené deux empires à s’affronter.

Les Etats qui existaient entre eux purent donc se développer comme ils l’entendaient, accroissant leur prospérité lorsqu’ils avaient à leur tête un chef avisé, la ralentissant lorsque ce chef était inepte. Ils avaient naturellement tout loisir de se battre entre eux, ce qu’ils firent constamment. Tous traversèrent des hauts et des bas, gagnant ou perdant une bataille, exigeant ou ayant à payer un tribut ; mas aucun n’eut à vivre sous la constante et redoutable menace d’être annihilé par un géant voisin.

L’apparition au nord du puissant empire assyrien mit un terme à cette époque. Le danger de destruction totale était à présent très réel pour les Araméens, les Ammonites, les Moabites, les Phéniciens, les Philistins, et les deux royaumes d’Israël et de Juda.

Cela posait des problèmes tout à fait nouveaux aux gardiens de la conscience nationale. Car leur enseignement et leurs conseils devaient désormais tenir compte du fait que l’indépendance, la nation même pouvaient disparaître.

La manière dont eux-mêmes et leurs successeurs relevèrent le défi peut ne pas avoir toujours sauvé leur propre génération ; mais elle assura à tout jamais la sauvegarde morale et spirituelle du peuple hébreu.

Alors qu’Elie et Elisée, tout exceptionnels qu’ils étaient, ont davantage été des figures nationales, de durable légende mais dont l’influence fut largement limitée à l’époque et à la région dans lesquelles ils vécurent, l’impact des prophètes qui vinrent après eux, notamment Isaïe et plus tard Jérémie, fut immense et sans limites, s’étendant bien au-delà des frontières de leur propre nation.

Les prophètes littéraires

Mis à part Isaïe, il y eut trois prophètes notables au 8e siècle.

Les premiers furent Amos et Osée, et ce furent eux qui engagèrent la nouvelle tendance prophétique.

Amos, le premier des prophètes littéraires, était l’un des bergers de Teqoa, un village en bordure du désert de Judée, quoiqu’il prophétisât dans le royaume du nord, et il commença sa vie publique sous les règnes d’Ozias, roi de Juda, et de Jéroboam, roi d’Israël.

Osée, originaire du royaume du nord, y exerça son activité à peu près à la même époque.

Le troisième prophète fut Michée. Né à Moreshèt, dans les contreforts faisant face à la plaine côtière méditerranéenne, et ses prophéties, contemporaines de celles d’Isaïe, commencèrent un peu plus tard, au cours des règnes de Yotam, Achaz et Ezéchias, rois de Juda.

L’effritement moral du royaume du nord commença à la mort de Jéroboam 2, en 745 avant Yeshoua/Jésus-Christ, et il conduisit à une anarchie politique qui dura jusqu’à la fin du royaume. Durant ces 24 désastreuses dernières années, Samarie fut le théâtre de complots et de contre-complots, de révolutions de palais, de prises de pouvoir par la violence, de guerres civiles dressant un usurpateur contre un usurpateur, au milieu du naufrage des lois et de l’ordre, et d’une poussée dans le sens de l’irréligion et de la licence. Et tout cela tandis que se rapprochait régulièrement l’inexorable pas de l’envahisseur.

Juda, de même, quoique politiquement plus stable, et un peu moins dévoyé sur le plan religieux, était néanmoins, durant cette époque, livré au laxisme, à la débauche, à l’irrésolution, et semblait également se débattre au milieu des alarmants présages des mouvements de troupes assyriens.

S’étendant plus au sud, il était moins immédiatement vulnérable ; mais le danger était néanmoins réel. Cependant, ses dirigeants passaient plus de temps à rechercher des alliances diplomatiques d’une opportunité douteuse qu’à mettre le peuple en état d’affronter le péril grandissant.

Un ton prophétique nouveau

D’humble origine, aucun des trois prophètes n’eut personnellement affaire aux rois, ni aux cours, ni au clergé officiel, qu’ils méprisaient.

Ce n’était pas des hommes d’action, et on ne leur attribue pas de miracles.

Ils n’avaient d’autres ressources que leurs paroles, des paroles inspirées, et que leur courage.

Ils parcouraient le pays, parlant sans crainte aussi bien sur la place du marché que dans les cours du Temple, enseignant, conseillant, faisant appel à la conscience du peuple, et l’exhortant à conserver son Alliance avec le Seigneur.

Bien sûr, comme les prophètes précédents, ils se répandaient en invectives contre l’idolâtrie et l’immoralité, et contre l’avidité, l’hypocrisie et les abus de pouvoir des autorités. ils dénonçaient également les plaies sociales, notamment la malhonnêteté du riche, et l’exploitation du pauvre.

Mais, et c’est là un trait plus significatif, et une caractéristique tout à fait nouvelle chez les Prophètes, ils s’en prenaient aussi au clergé établi. Ils déploraient l’importance exagérée accordée aux rites extérieurs, et insistaient sur le fait que la foi était une affaire de coeur et de conscience.

« Car c’est l’amour que je veux, non les sacrifices, la connaissance de Dieu, non les holocautes » (Osée 6:6)

« Prendra-t-Il plaisir à des milliers de béliers, à des libations d’huile par torrents ? Ce que Yahvé réclame de toi, rien d’autre que d’accomplir la justice, d’aimer avec tendresse, et de marcher humblement avec ton Dieu » (Michée 6:7-8)

Cette note nouvelle dans le ton prophétique allait être reprise en écho par tous les prophètes qui leur succédèrent, et devait se révéler un puissant soutien pour raffermir la nation lorsqu’elle serait envoyée en exil, et préserver sa religion, même privée du Temple.

Car l’adoration du Temple et le sacrifice du Temple n’étaient pas l’essentiel de la religion. Le coeur de la foi, c’est la foi dans le coeur.

L’âme d’une société équitable, c’était la justice. Amos eut une vision de l’Eternel, un niveau à plomb à la main, qui se tenait auprès d’un mur et disait :

« Je vais passer au niveau mon peuple d’Israël, Je ne lui pardonnerai plus désormais. Les hauts lieux d’Isaac seront dévastés, les sanctuaires d’Israël détruits. » (Amos 7:8-9)

Le professeur Shalom Spiegel (1) écrit : « C’est là une simple leçon que tout maçon pourrait comprendre et transmettre : un mur, pour tenir debout et résister au temps, doit être droit et solide, sans faute de construction ; que le mur porte à faux, et plus il est haut, plus il est assuré de s’écrouler. L’image semble suggérer que ce que la loi de gravitation est à la nature, la justice l’est à la société. »

Cependant, le caractère le plus frappant des enseignements d’Amos et d’Osée, qui instaurèrent une nouvelle tradition, réside dans la manière courageuse dont ils assumèrent, et mirent en relief, les redoutables implications du principe de base inhérent à l’Alliance mosaïque.

Si le peuple abandonnait les stipulations de cette Alliance, il serait à son tour abandonné par le Seigneur. A moins qu’ils ne renoncent à leurs mauvaises façons d’agir, et qu’ils ne se repentent, ils seraient jugés, et de la manière la plus sévère.

S’ils s’imaginaient que jamais rien ne pourrait les arracher à la Terre Promise par D.ieu, et que quelque juge charismatique ou quelque prophète faiseur-de-miracles se lèverait à coup sûr pour les sauver, ils se trompaient cruellement.

Amos et Osée étaient là pour leur dire qu’ils pourraient fort bien ne pas être sauvés.

L’Eternel n’était plus lié par Sa Promesse (pas même Sa Promesse d’une terre), à partir du moment où eux-mêmes oubliaient leurs propres obligations souscrites au mont Sinaï.

Il était donc vain de leur part de continuer à agir comme par le passé, et d’espérer en quelque extraordinaire intervention.

Il leur fallait regarder au fond de leur propre coeur, et modifier leur conduite, chercher le dur chemin menant au discernement plutôt que quelque mythique raccourci vers une échappatoire facile ; sinon, les seules extraordinaires interventions auxquelles il leur serait donné d’assister seraient des actes de châtiment de la part de D.ieu.

Ces prophètes-là, on le voit, n’offraient pas de réconfort, pas de miracles, mais des présages de ruines. Certains de ceux qui se manifestèrent au cours des trois siècles suivants furent de véhéments prophètes de malheur, comme Osée avec son « Ils sèment le vent, ils récolteront la tempête » (Osée 8:7). D’autres furent des prophètes de pur espoir.

Mais aucun, pas même Osée ni Jérémie, ne put entièrement étouffer ce frémissement d’espérance qui est au cour de la foi hébraïque, avec ses promesses de bonheur idyllique à partir de l’instant où il y a réconciliation avec D.ieu.

L’une des raisons pour lesquelles les paroles de ces prophètes eurent une si profonde répercussion sur les générations qui suivirent, fut la sublime poésie avec laquelle ils exprimèrent leurs sublimes pensées, riche en métaphores pittoresques, usant des mots comme jamais on n’en avait usé auparavant, et puisant autour d’eux, leurs images dans le spectacle de la vie familière, aisément intelligibles par tous.

La cité fidèle d’Isaïe

Jamais génie de pensée et génie d’expression ne se trouvèrent plus heureusement associés que chez Isaïe, le fils d’Amoz.

Cependant, différent en cela des autres prophètes, de quelque siècle que ce soit, Isaïe associa à ses dons d’autres qualités de personnalité et de discernement, qui valurent à sa voix d’être écoutée, sinon toujours obéie, au sein des conseils d’Etat.

Il fut ainsi à même d’influencer dans une certaine mesure le cours matériel des événements, aussi bien que d’apposer un sceau indélébile sur l’avenir de son peuple.

Il était né à Jérusalem, vers le milieu du 8e siècle et sa vie entière fut étroitement liée à la « cité fidèle » comme il l’appelait.

Cette cité, c’était SION, la ville de David, avec sa montagne du Temple, la vallée du Cédron, les pentes du mont des Oliviers et du mont Scopus, enchâssés au milieu des hauteurs de Judée.

C’était une ville d’une irrésistible beauté, au passé glorieux, le centre spirituel de la nation, la ville dont il chérissait chaque pierre, la ville qu’il châtiait parce qu’il l’aimait.

Il était naturel que dans sa vision du monde idéal, ce monde dût avoir pour source d’inspiration, le lieu où lui-même avait puisé la sienne :

« Il adviendra dans l’avenir que le mont du Temple de Yahvé sera établi au sommet des montagnes, et s’élèvera plus haut que les collines. Toutes les nations y afflueront, des peuples nombreux s’y rendront et diront : venez, montons à la montagne de Yahvé, allons au temple du Dieu de Jacob, pour qu’Il nous enseigne Ses Voies, et que nous suivions Ses Sentiers. Car de Sion viendra la Loi, et de Jérusalem l’oracle de Yahvé » (Isaïe 2:2-3)

Le professeur Moshé Weinfeld (2) de l’Université hébraïque de Jérusalem, fait ressortir que le Temple de Jérusalem servait alors de haute cour de justice pour le pays.

C’était là que les prêtres lévites et le juge en fonction donnaient au peuple leurs instructions, et de là qu’émanait le verdict ou la sentence finale.

Les détails de cette procédure figurent dans le Deutéronome 17:8 ; dans ce passage, le mot hébreu Torah signifiant communément la Loi, est pris dans le sens d’instructions (Deutéronome 17:11). Quant au mot hébreu Davar (Deutéronome 17:8-10) qui signifie Parole, est utilisé dans le sens de Sentence.

Ainsi, dans sa vision du monde idéal, Isaïe voyait le Temple comme une cour internationale, donnant des instructions aux peuples de tous les pays, et rendant des sentences pour régler les conflits internationaux, toute première notion d’une Assemblée des Nations unies.

En accordant aux mots Torah et Davar, le sens que leur donne le Deutéronome, l’espoir d’Isaïe était que « de Sion émanent les instructions » et de Jérusalem le verdict de Yahvé.

Jérusalem était alors une véritable haute cour nationale et Isaïe en faisait une haute cour spirituelle et internationale.

L’appel prophétique

Isaïe avait une vingtaine d’années lorsqu’il entendit l’appel prophétique.

Cela se passait dans les dernières années du règne d’Ozias et, au long des cinquante années qui suivirent, sa voix (la voix de l’opposition le plus souvent) exerça une influence dominante au sein de la nation.

Il eut une entrevue majeure avec le roi Achaz, mais c’est au cours du règne d’Ezéchias qu’il joua réellement un rôle personnel dans les affaires de l’Etat.

A cette époque, sa réputation était déjà bien établie. Jeune homme, il avait été témoin de la vénalité du royaume du nord, et l’avait vu s’écrouler.

Lorsqu’il regardait autour de lui à Jérusalem, il découvrait de mêmes signes de débauche et de corruption, et il tremblait devant les conséquences probables. Il s’alarmait de l’indifférence du peuple, qui se bouchait les yeux devant la réalité, et les oreilles à la voix du châtiment, et qui ne souhaitait entendre que de douces et rassurantes paroles.

« C’est un peuple révolté, ce sont des fils menteurs, des fils qui ne veulent pas écouter les ordres de Yahvé. Ils disent aux voyants : n’ayez pas de visions. Et aux prophètes : ne prophétisez pas la vérité pour nous. Dites-nous des flatteries, ayez des visions illusoires » (Isaïe 30:9-10)

L’objectif d’Isaïe était de leur arracher leurs illusions. Reprenant la parabole d’Amos, il dit :

« Cette faute deviendra semblable pour vous à une brèche branlante saillant du haut du rempart, qui soudain et d’un seul coup vient à s’effondrer, comme se brise une jarre de potier, fracassée sans pitié » (Isaïe 30:13-14)

L’iniquité au sein d’une société était comme un vice de construction qui pouvait faire écrouler au sol l’édifice tout entier.

Toujours dans la tradition d’Amos, Isaïe s’écriait aussi :

« Ah, nations pécheresses, peuple chargé de crimes, race malfaisante, fils pervertis ! Ils ont abandonné Yahvé. Comment est-elle devenue une prostituée, la cité fidèle ? Sion, pleine de loyauté, la justice y habitait. Tous sont avides de profit et courent aux pots-de-vin. C’est pourquoi, oracle du Seigneur, je tournerai la main contre toi, j’enlèverai au creuset tes scories. » (Mais un résidu purifié restera après cette opération de raffinage, et) « Sion sera rachetée par la droiture et ses convertis par la justice ».

Dans la tradition d’Osée, Isaïe taxe en ces mots le clergé officiel et son hypocrisie :

« Que m’importent vos innombrables sacrifices, dit Yahvé. Le sang des taureaux et des boucs me répugne. Cessez de m’apporter des offrandes inutiles. »

Ce que l’Eternel Tzevaot attendait du peuple était tout simple :

« Cessez de faire le mal ! Apprenez à faire le bien ! Recherchez le droit, secourez l’opprimé, soyez justes pour l’orphelin, plaidez pour la veuve ! » (Isaïe 1:11-13-16-17)

Chacune de ses harangues contient des directives concrètes touchant la manière dont on peut remédier à ses maux, et chacune s’achève sur une note d’espoir.

Par exemple, le passage suivant est caractéristique :

« Venez donc et discutons, dit Yahvé. Quand vos péchés seraient comme l’écarlate, comme neige ils blanchiront. Quant ils seraient rouges comme la pourpre, comme laine ils deviendront » (Isaïe 1:18)

Le pécheur impénitent pâtirait et le pays pourrait connaître de lourds ravages, mais la nation ne serait pas balayée.

La lumière d’Israël ne s’éteindrait pas. Elle deviendrait « un feu et Son Saint une flamme, maintenus ardents par le reste d’Israël et les rescapés de la maison de Jacob qui, cesseront de s’appuyer sur celui qui les frappe, mais s’appuieront en vérité sur Yahvé, le Saint d’Israël. Un reste reviendra, le reste de Jacob, vers le Dieu fort ». (Isaïe 10:17-20-21)

Conseiller d’Etat

Cette foi dans l’Eternel, ce sens passionné de la justice, cet espoir de rédemption par un retour à une juste conduite, étaient inhérents à l’esprit d’Isaïe.

Ils nourrirent toutes ses conceptions politiques et ses activités de conseiller auprès du chef de l’Etat.

Nous le voyons pour la première fois donner son avis politique lors d’une entrevue avec le roi, qui eut lieu au courant de l’année critique 735.

Péqah, à la tête du royaume du nord, avait formé une alliance avec le roi Raçòn de Damas-Aram, pour marcher contre les Assyriens. Dans le but probable d’assurer leur frontière au sud, ils envahirent Juda, et bientôt leurs troupes furent pratiquement aux portes de Jérusalem. La panique s’empara de la ville et du roi Achaz. S’estimant perdu, il appela au secours l’empereur d’Assyrie, Téglat-Phalasar.

C’est alors qu’il eut une confrontation avec Isaïe.

Le prophète était empli de confiance et s’efforça de calmer le roi, d’apaiser sa terreur, de lui rendre du nerf.

« Attention, ne te trouble pas, ne crains pas, dit-il, que ton coeur ne faiblisse pas à cause de ces deux bouts de tison fumants, parce que Aram, Ephraïm et le fils de Remalyahu (Péqah) ont résolu ta perte » (Isaïe 7:4)

Il pressa le roi de faire confiance au Seigneur : l’attaque de la confédération israélo-araméenne ne réussirait pas, et il n’y avait nul besoin de rechercher l’appui de l’Assyrie.

Mais le roi n’accordait pas assez de confiance au Seigneur, à son peuple, à lui-même. Il ignora le conseil d‘Isaïe, et envoya de grands présents à l’empereur d’Assyrie.

La réaction de Téglat-Phalasar ne se fit pas attendre. Il fondit sur le pays de la confédération et les dévasta. Il exécuta Raçôn en 732, et aurait fait subir le même sort à Péqah si ce dernier n’avait été assassiné par Osée, qui s’empara du trône, capitula sans attendre, et accepta de payer un tribut aux Assyriens.

On lui laissa le trône d’un royaume d’Israël fort rétréci. Téglat-Phalasar mourut en 727, et son fils Salmanasar 5 lui succéda. Osée profita de l’occasion pour se dégager. Comptant sur l’aide promise par la grande puissance du sud, l’Egypte, il omit de verser son tribut à l’Assyrie. En 724, Salmanasar attaqua et aucun aide n’arriva d’Egypte. Osée fut fait prisonnier et le siège fut mis devant Samarie. La ville résista pendant 2 ans, au cours desquels Salmanasar mourut, et son fils Sargon 2 lui succéda.

En 722, Samarie tomba, et le pays fut englobé par l’empire assyrien. Des Israélites survivants, beaucoup furent déportés en Mésopotamie ; un grand nombre s’enfuirent vers le sud, rejoignant leurs frères dans le royaume de Juda, et quelques-uns restèrent.

Sargon peupla le territoire de déportés d’autres régions qu’il avait conquises, au nombre desquelles Babylone, Kuta et Hamat. Ces peuples prirent possession de la Samarie et demeurèrent dans ses villes (2 Rois 17:24).

Les Israélites qui étaient restés devaient s’assimiler à ces déportés du nord, et leurs descendants être connus sous le nom de Samaritains.

Juda s’était vu accorder un répit (bien qu’il dût payer un tribut à l’Assyrie), et formait à présent tout ce qui restait de la nation sur son propre sol.

Jérusalem était désormais la seule capitale nationale, foyer du sanctuaire central et dépositaire des espoirs du peuple. C’était là une terrifiante responsabilité (non moins terrifiant avait été le choc de voir s’écrouler Israël, et l’Empire assyrien affirmer une puissance accrue, alors même que ses troupes se trouvaient aux frontières de Juda).

Isaïe lui-même en avait été profondément frappé.

Le sort d’Israël lui apparaissait comme la conséquence naturelle de sa conduite, et il savait que sa tâche consistait à faire comprendre la leçon à Juda avant qu’il ne soit trop tard.

Bien qu’il sentît au fond de lui-même que le Seigneur ne permettrait pas que Jérusalem subît le même sort que Samarie, sa raison lui disait que cela était possible, si n’étaient pas extirpées la corruption, l’indifférence et l’injustice sociale qu’il voyait autour de lui.

L’imagerie prophétique

Le prophète Isaïe alla au-devant du peuple avec sur les lèvres des mots d’une extraordinaire puissance pour tenter de l’arracher à son indifférence et de rallier les forces spirituelles de la nation. Il allait y employer tout le restant de sa vie.

Dans ses préceptes moraux et ses discours prophétiques, Isaïe tira parti des paysages de la région et des scènes banales auxquelles il lui était donné d’assister à l’intérieur même de Jérusalem, lorsqu’il en parcourait les ruelles, ou du toit de sa maison, lorsqu’il observait le spectacle de la rue.

Et il nous parle ainsi des collines de Judée, avec leurs ravins abrupts, leurs creux de rochers, forts semblables à ce qu’ils sont aujourd’hui. Isaïe nous parle de la fécondité des champs de blé, où le moissonneur prend les tiges à brassées, des vignes où l’on grappillait des raisins, des bosquets où l’on gaulait les olives.

Il nous offre un tableau vibrant de la vie à l’intérieur de Jérusalem, avec ses foules massées dans les cours du Temple, ses multitudes grouillant au long des ruelles étroites, ses chevaux et ses chars, son tumulte et son mouvement.

Et nous sentons l’indignation du prophète devant la soif de richesses matérielles, d’argent et d’or, l’attrait des boissons fortes et des festivités vulgaires.

Amos et Osée étaient d’humble origine. Isaïe était manifestement issu d’un milieu social élevé. Certains érudits suggèrent même que sa famille pouvait être proche de la cour, vu la facilité avec laquelle le prophète pouvait approcher le roi. Il se montra cependant tout aussi direct que ses collègues dans sa critique de la noblesse et des riches :

« Tes princes sont des rebelles, compagnons de gredins » (Isaïe 1:23)

« Ils ont dévasté la vigne et recelé la dépouille du pauvre » (Isaïe 3:14)

« De quel droit, s’écria-t-il, écrasez-vous mon peuple et osez-vous broyer le visage du pauvre ? » (Isaïe 3:15)

Il essaya d’obliger le peuple à se regarder en face, et à voir combien légère et dangereuse était son indifférence vis-à-vis de la présence de l’ennemi à ses portes, vis-à-vis de la frivolité qui régnait en son sein.

Il y a un passage, mordant, mais extrêmement précis et coloré, dans lequel il compare ses contemporains aux femmes à la mode, et les prévient de ce qui va leur arriver s’ils persistent dans sur quête des ornements et des plaisirs éphémères :

« Yahvé a dit : à cause de l’orgueil des filles de Sion, parce qu’elles vont la tête haute et les yeux provocants, parce qu’elles vont à pas menus, faisant sonner les anneaux de leurs pieds, le Seigneur rendra galeux le crâne des filles de Sion, et découvrira leur nudité. Ce jour-là, le Seigneur enlèvera parures de chevilles, croissants, pendentifs, bracelets, voiles, bandeaux, coiffures, chaînettes de pieds, ceintures, boîte à parfums et amulettes, bagues, anneaux de nez, vêtements précieux, manteaux, capes, aumônières, miroirs, linges fins, turbans et mantilles. En fait de parfum, la pourriture, en fait de ceinture, la corde, en fait de coiffure, la tête rase, et comme robe splendide, un sac, au lieu de beauté, une marque au fer rouge » (Isaïe 3:16-24)

Le tunnel d’Ezéchias

Ezéchias, qui avait succédé à son père Achaz, s’était is à rechercher de possibles alliances anti-assyriennes parmi les Etats avoisinants, et à encourager leurs ouvertures.

Isaïe méprisait une telle diplomatie : c’était dans le Seigneur qu’il fallait placer sa foi, plutôt qu’en des alliés païens.

Il n’était qu’à peine moins méprisant à l’égard des fortifications construites par Ezéchias pour protéger Jérusalem. Il avait naturellement assez de sens pratique pour reconnaître l’importance d’un système de défense. Mais ni remparts, ni travaux de terrassements ne sauraient rien empêcher si la nation demeurait moralement malade et se trouvait privée du soutien de D.ieu.

« Tu as tourné les yeux ce jour-là vers l’arsenal de la maison de la forêt (déclara-t-il un jour à Ezéchias). Les brèches de la cité de David, vous avez vu qu’elles étaient nombreuses. Vous avez collecté les eaux de la piscine inférieure, les maisons de Jérusalem vous les avez comptées, et vous avez démoli des maisons pour consolider le rempart. Au milieu, vous avez fait un ouvrage entre les deux murs pour les eaux de l’ancienne piscine. Mais vous n’avez pas regardé l’Auteur, ni vu Celui qui façonne tout depuis longtemps » (Isaïe 22:8-11)

Cet ouvrage entre les deux murs, que mentionne le texte d’Isaïe, se référait à un projet spectaculaire qu’avait entrepris Ezéchias, et qui trouva son écho, il y a 95 ans, dans une surprenante découverte.

Sachant que si Jérusalem était assiégée, elle ne tiendrait qu’aussi longtemps qu’elle aurait de l’eau, Ezéchias s’inquiéta d’assurer le ravitaillement en eau de la ville, en lui garantissant la libre disposition de ses sources et en en interdisant l’accès à l’ennemi.

Dans ce but (mais cela, jusqu’à la découverte en question, nous ne le savions que par les livres de bibliques d’Isaïe, des Rois et des Chroniques), Ezéchias construisit « la piscine et le canal pour amener l’eau dans la ville » (2 Rois 20:20). « C’est Ezéchias qui obstrua l’issue supérieure des eaux du Gihôn et les dirigea vers le bas de la cité de David, à l’ouest » (2 Chroniques 32:30).

La source de Gihôn, au pied du rempart est, était la principale source d’alimentation en eau de la ville. Le roi fit, d’une part, obstruer la grotte de Gihôn, où jaillissait la source, la mettant ainsi à l’abri de l’ennemi, et d’autre part, fit creuser un tunnel sous les remparts, à l’intérieur duquel l’eau s’écoulait, par gravité, dans un réservoir ou piscine à l’intérieur de la ville. Cette piscine était celle de SILOÉ.

Ce canal souterrain de 512,50 mètres demeura dans un excellent état de préservation, et non loin de l’orifice de sortie, une inscription fut mise au jour en 1880, relatant la manière dont le tunnel avait été creusé.

L’inscription était en prose hébraïque classique, et son contenu, son style et ses caractères prouvaient indiscutablement qu’elle avait été rédigée sous le règne d’Ezéchias. Il n’en restait que six lignes, mais cela suffisait à faire comprendre comment avait été creusé le passage souterrain, par deux équipes d’ouvriers commençant aux deux extrémités et se rencontrant au milieu.

Et « lorsque le tunnel fut près d’être percé », poursuit l’inscription de Siloé, « les carriers frappèrent la roche à coups de pic, chaque homme face à son compagnon, pic à pic ; et l’eau s’écoula de la source vers le réservoir, tout au long de douze cent coudées, et la roche était à une hauteur de cent coudées au-dessus de la tête des ouvriers ».

Cette merveille de construction du 8e siècle avant Yeshoua/Jésus-Christ est aujourd’hui l’un des centres d’intérêt les plus spectaculaires de Jérusalem.

L’altier fonctionnaire

Dans la même région, il y a cent ans, eut lieu une autre fascinante découverte, laquelle, après un savant et ingénieux travail de détective mené à bien dans les années 50, jette aujourd’hui une vive lumière sur l’une des diatribes d’Isaïe, contre le riche épris de lui-même, et la noblesse vaniteuse et ostentatoire.

« Ainsi parle Yahvé Tzevaot, rends-toi chez ce fonctionnaire, chez Shebna, maître du palais, qui se creuse un sépulcre sur la hauteur et se taille une chambre dans le roc. Que possèdes-tu ici, et qu’y connais-tu pour t’y creuser un sépulcre ? » (Isaïe 22:15-16)

En 1870, l’archéologue français Clermont-Ganneau découvrit une tombe taillée dans le roc dans le village de Siloé, sur l’escarpement est de la vallée du Cédron, environ 100 mètres au-dessus du mont Moriah. Au-dessus de la façade de la porte se trouvait un panneau encastré, portant une inscription de trois lignes en vieil hébreu. A droite de la porte figurait une autre inscription d’une ligne.

Les deux inscriptions étaient fortement endommagées, elles semblaient avoir été mutilées, celle d’une ligne irrémédiablement, à coups de marteau. Parlant de l’inscription la plus longue, l’archéologue écrit en 1899 : « le seul mot que j’aie pu déchiffrer avec certitude est le mot bayit (maison en hébreu) ».

Supposant que l’inscription appartenait à un monument funéraire, puisque Siloé était la grande cité des morts, il raconta qu’il avait parfois imaginé que ce pouvait être la tombe de Shebna ou de l’un de ses collègues, car il croyait pouvoir lire, dans la pus longue des deux inscriptions, le titre complet Asher al ha’bayit (autrement dit maître du palais).L’archéologue Clermont-Ganneau mourut avant d’avoir pu achever les vérifications nécessaires.

Cela fut fait 80 ans plus tard par le professeur Nahman Avigad, de l’Université hébraïque de Jérusalem, lequel parvint à déchiffrer la quasi-totalité de l’inscription. Il publia ses résultats en 1953, avec la traduction suivante inachevée : « Ceci est le sépulcre… yahu qui est maître du palais« , suivie de l’habituelle addition destinée à éloigner les pilleurs de tombes « Il n’y a ici ni or ni argent. Maudit soit l’homme qui ouvrira ceci« .

Le problème était bien sûr de résoudre le mystère des lettres qui manquaient au mot se terminant par « yahu« , le nom du propriétaire.

Le professeur Nahman Avigad prit avis de son collègue, le professeur Yigael Yadin, et les deux archéologues arrivèrent à la conclusion que l’occupant de la tombe avait bien été Shebna.

Isaïe désigne en effet le maître du palais par les termes hébraïques « Asher al ha’bayit », et ce titre revient à plusieurs reprises dans la Bible pour désigner l’administrateur d’une maison royale. Mais aucun d’entre eux, à première vue, ne semblait un candidat approprié au nom tronqué de l’inscription. Un seul s’en rapprochait avec un nom se terminant en « yahu » : Obadyahu, qui avait été maître du palais d’Achab à Samarie, mais il avait été enterré dans le royaume du nord, et non à Jérusalem.

Cependant, les archéologues démontrèrent que le nom complet de Shebna était probablement Shebanyahu : en effet, tant dans la Bible que sur les anciens sceaux hébraïques, un grand nombre de noms hébreux se terminant en a (comme Ezra, Acha, Avda) étaient des diminutifs hypocoristiques (3) pour Azaryahu, Achiyahu, Avadyahu, et sur certains sceaux on peut lire tantôt Shebna, tantôt Shebanya ou Shabanyahu.

Le passage d’Isaïe retrouve à présent tout son sens : la seule idée que cet éminent fonctionnaire se fît construire de son vivant un tombeau spectaculaire (certains indices tendraient à prouver qu’il aurait pu être surmonté d’une pyramide), et qu’il eût l’effronterie de le placer non point sous la terre mais sur la colline de Siloé où l’on ne pouvait manquer de le voir, emplissait Isaïe de colère.

Et cette colère devait se ranimer chaque fois qu’il parcourait à pied la vallée du Cédron et découvrait ce monstrueux sépulcre sur la hauteur, le prétentieux ouvrage d’un fonctionnaire bouffi d’orgueil, qui aurait dû donner l’exemple d’une sobre modestie à une époque aussi sombre, et s’occuper des maux de l’Etat, au lieu de s’égarer en de coûteuses entreprises d’auto-glorification.

L’une des raisons pour lesquelles Ezéchias rejeta le plus souvent les conseils politiques d’Isaïe, réside dans le changement de situation politique qui semblait en passe de bouleverser la région dans les premières années de son règne.

Il laissait espérer un renversement de l’équilibre des forces, et le roi était tenté par l’idée de secouer le joug du tribut que Juda devait à l’Assyrie, et de regagner son entière liberté. Sargon était lourdement préoccupé par ses campagnes dans le nord, en Babylonie et en Asie mineure.

Au même moment, un robuste souverain éthiopien, Piankhi, exploitant les faiblesses internes de l’Egypte, avait envahi la terre des pharaons, en avait fait un Etat-vassal, et bientôt fondait la 25e dynastie éthiopienne.

Il y avait désormais aussi au sud, une puissance qui semblait capable de rivaliser avec celle du nord. Les pays qui s’étendaient entre les deux, et payaient tribut à l’Assyrie, furent alors courtisés par l’Egypte et encouragés à se rebeller contre leur maître du nord. Plusieurs villes philistines, comme Ashdod, se montrèrent sensibles aux avances de l’Egypte et de ses maîtres éthiopiens.

Juda fut aussi contacté ; des envoyés du roi d’Ethiopie vinrent à la cour d’Ezéchias pour l’inviter à se joindre à la rébellion, en lui faisant miroiter une aide contre les Assyriens. Cet épisode nous est rapporté à la fois par Isaïe (18) et par les annales assyriennes qui ajoutent que l’Egypte adressa des offres semblables à Edom et à Moab.

Ezéchias brûlait d’accepter.

Isaïe se répandit en invectives contre un tel projet, et entreprit de se promener « tout nu et déchaussé » (Isaïe 20:2) dans Jérusalem pour symboliser le sort de ceux qui seraient assez fous pour faire confiance à l’Egypte. Il y eut apparemment d’autres personnes à la cour pour se ranger du côté du prophète, et Juda ne se joignit pas à la révolte.

Ce que firent par contre en 713, Ashdod et les villes avoisinantes ; deux ans plus tard, elles n’étaient plus que cendres et poussières. L’Assyrie avait frappé de tout son poids. Les Egyptiens n’avaient envoyé aucun renfort aux rebelles. Ils livrèrent même aux Assyriens le roi d’Ashdod qui s’était enfui en Egypte.

Ces événements semblent avoir assagi Ezéchias, car nous le trouvons désormais réceptif aux appels religieux d’Isaïe et au prophète contemporain Michée, et disposé à introduire de radicales réformes religieuses.

Durant les années qui suivirent, il répara le Temple, le purifia et en renouvela la Dédicace, brisa les idoles qu’on avait tolérées au cours du règne précédent, et proscrivit l’adoration païenne.

Il envoya des messagers aux survivants d’Israël pour les inviter à venir à Jérusalem, et à se joindre à la célébration de la Pâque, symbolisant ainsi la restauration de Jérusalem en tant que sanctuaire national de tous les Israélites. Au cours de ces mêmes années, réagissant aux constantes pressions des deux prophètes, il prit les mesures nécessaires pour remédier aux fléaux sociaux et aux abus économiques les plus voyants.

Ainsi est-il loué pour sa justice tant par les Chroniques que par le livre des Rois et « le peuple juif fut-il réconforté par les paroles d’Ezéchias, roi de Juda » (2 Chroniques 32:8).

La guerre psychologique

Mais les vues politiques d’Ezéchias n’avaient pas changé, et lorsque Sargon, l’empereur d’Assyrie, fut tué en 705 avant Yeshoua/Jésus-Christ, et que son fils et successeur Sennachérib se trouva presque aussitôt devoir faire face aux rébellions de Babylone et de Phénicie, Ezéchias choisit à nouveau de secouer le joug assyrien, en cessant de verser le tribut de Juda.

Tandis que Sennacherib se trouvait ainsi occupé dans le nord, les pays du sud formèrent une coalition rebelle, au sein de laquelle Juda joua un rôle très actif. Ezéchias envoya même des ambassadeurs en Egypte aux fins de négocier une coopération.

Isaïe en fut amèrement indigné :

« Malheur à ceux qui descendent en Egypte y chercher protection, et qui mettent leur espoir en des chevaux, s’écria-t-il, mais qui n’ont aucun espoir dans le Saint d’Israël, et ne consultent pas Yahvé. L’Egyptien est un homme et non un dieu, ses chevaux sont chair et non esprit » (Isaïe 31:1-3)

Mais Ezéchias fit la sourde oreille.

En 701, Sennacherib se trouva débarrassé de ses problèmes au nord, et désormais libre d’agir contre ses vassaux révoltés du sud. Ezéchias avait sans doute prévu cette éventualité et c’est sûrement peu de temps avant qu’il avait fortifié Jérusalem et bâti le canal de Siloé, comme nous  l’avons vu plus haut.

Sennacherib avança rapidement vers le sud avec une formidable armée et fit un massacre parmi les Etats rebelles. Lorsqu’il atteignit Juda, il entreprit de réduire systématiquement ses places fortes. La bible dit qu’il « attaqua les villes fortes de Juda et s’en empara » (2 Rois 18:13 et Isaïe 36:1). Les annales de Sennacherib prétendent qu’il en détruisit 46.

Lorsque son armée arriva aux portes de Jérusalem, il envoya son représentant (le grand échanson) pour demander la reddition d’Ezéchias. Suit alors un fascinant récit de la manière dont le grand échanson s’efforça de ruiner la résolution d’Ezéchias par une astucieuse tentative de guerre psychologique (2 Rois 18 et Isaïe 36).

Peut-être Sennacherib, envisageant un éventuel conflit avec l’Egypte et souhaitant voir Jérusalem, alors bien fortifiée, neutralisée rapidement, préféra-t-il avoir recours à cette méthode plutôt qu’au classique assaut précédé d’un siège, qui risquait de traîner en longueur.

Toujours est-il que le grand échanson monta donc à Jérusalem, se posta près du canal et appela le roi (2 Rois 18:17-18). Ezéchias envoya hors les murs à sa rencontre trois des membres de sa maison. Le grand échanson s’adressa à eux d’une voix forte et autoritaire, dans la langue des Judéens, pour leur dire de transmettre à Ezéchias ce message de Sennacherib : « Quelle est cette confiance sur laquelle tu te reposes ? Voici que tu te fies au soutien de ce roseau brisé (l’Egypte) qui pénètre et perce la main de qui s’appuie sur lui. Vous me direz : c’est en Yahvé notre Dieu que nouas avons confiance, mais n’est-ce pas lui dont Ezéchias a supprimé les hauts lieux et les autels ? » (faussant le sens de la réforme religieuse d’Ezéchias lorsqu’il avait supprimé les autels païens).

Il poursuivit en demandant comment Ezéchias pouvait envisager d’affronter l’armée de Sennacherib alors qu’il était de toute évidence si faible qu’il lui fallait compter sur l’Egypte « pour avoir chars et cavaliers ». Enfin, ne comprenait-il pas que Sennacherib accomplissait la volonté de Dieu ? « Est-ce sans la volonté de Yahvé que je suis monté contre ce lieu pour le dévaster ? » (2 Rois 18:19-25)

L’archéologue Yagel Yadin fait observer que le grand échanson « s’efforçait d’ébranler le moral offensif des habitants de Jérusalem en tentant de saper les trois bases sur lesquelles Ezéchias fondait sa résistance : l’aide du Seigneur, l’assistance de son alliée l’Egypte, sa propre force« .

Les paroles moqueuses de l’Assyrien amenèrent cette immédiate réaction des officiels d’Ezéchias : « De grâce, parle à tes serviteurs en araméen, car nous l’entendons, ne nous parle pas en judéen à portée des oreilles du peuple qui est sur le rempart » (2 Rois 18:26).

Mais c’était là, dit l’archéologue Yagel Yadin, précisément l’intention du grand échanson, que de s’adresser directement aux défenseurs judéens sur les remparts, et dans la langue qu’ils pouvaient comprendre, de manière à saper leur confiance.

Cela apparaît bien clairement dans la réponse de l’Assyrien : « Est-ce à ton maître ou à toi que Monseigneur m’a envoyé dire ces choses, n’est-ce pas plutôt aux gens assis sur le rempart, et condamnés à manger leurs excréments et à boire leur urine avec vous ? » (2 Rois 18:27).

« Ceci, écrit l’archéologue Yagel Yadin, est peut-être l’exemple le plus anciennement cité de guerre psychologique, laquelle obéit au principe d’en appeler directement au peuple et à l’armée par-dessus la tête de leurs supérieurs, et de les exhorter à renverser leurs leaders, en les menaçant, s’ils refusent, de mesures draconiennes, ou en leur faisant s’ils acquiescent, miroiter le paradis« .

Car le grand échanson éleva au contraire la voix encore plus haut, disant aux troupes de Juda dans leur propre langue : « Qu’Ezéchias ne vous abuse pas, car il ne pourra pas vous délivrer de ma main. Faites la paix avec moi, et chacun de vous mangera le fruit de sa vigne et de son figuier, et boira l’eau de sa citerne » (2 Rois 18:28-31).

La tentative était brillante, mais elle fut vaine. Il est probable qu’Ezéchias était lui-même monté jusqu’aux remparts, et se tenait à portée de voix, quoique dissimulé aux regards, de l’ambassadeur placé de l’autre côté. Il doit avoir ainsi deviné rapidement les intentions de l’Assyrien, et donné à ses hommes un ordre en conséquence, car la Bible dit « qu’ils gardèrent le silence car tel était l’ordre du roi : vous ne lui répondrez pas ».

Cependant, lorsque ses trois représentants, profondément bouleversés, les vêtements déchirés comme en signe de deuil, virent lui faire le récit détaillé de leur ambassade, Ezéchias fut lui-même bouleversé, et lui aussi à son tour, « déchira ses vêtements et se rendit au Temple de Yahvé ». De là, il envoya chercher Isaïe pour lui demander conseil.

Le conseil décisif d’Isaïe

Cela ne voulait pas dire que le roi hésitait. Il était presque à coup sûr fermement décidé à résister. De toutes manières, il devait se douter du sort expéditif que Sennacherib réservait à la ville comme à sa personne, même s’il se rendait sans combattre.

La situation était assurément plus désespérée qu’elle ne l’avait jamais été, et il est probable qu’il devait aussi subir des pressions de la part d’un certain nombre de conseillers défavorables à toute action.

Il lui fallait prendre une décision, la décision la plus capitale de son existence. En de telles circonstances, sans doute a-t-il pensé qu’il était bon d’écouter la sagesse du prophète.

A la lumière de son expérience passée, il pouvait légitimement s’attendre à voir Isaïe lui conseiller la soumission, car Isaïe s’était élevé contre toutes ses précédentes révoltes, et la suite des événements lui avait donné raison. Elles avaient été inconsidérées et prématurées.

Il fut probablement surpris, et grandement réconforté, lorsque Isaïe lui conseilla de tenir bon, de rejeter l’offre de reddition et de combattre : 

« N’aie pas peur des paroles que tu as entendues. Voici donc ce que dit Yahvé sur le roi d’Assyrie : il n’entrera pas dans cette ville, il n’y lancera pas de flèche, il ne tendra pas de bouclier contre elle, il n’y entassera pas de remblai. Par la route qui l’amena, il  s’en retournera, il n’entrera pas dans cette ville, oracle de Yahvé. Je protègerai cette ville et la sauverai » (2 Rois 19:6 et 32-34)

Les paroles d’Isaïe furent décisives en ce sens qu’elles apportèrent à Ezéchias juste ce qui lui manquait : la confiance. Il résisterait à Sennacherib.

Partout ailleurs, les Assyriens furent vainqueurs, mais Jérusalem ne tomba pas. Le siège fut levé, soudainement, mystérieusement. La Bible note deux facteurs qui pourraient expliquer le départ inopiné des forces ennemies : l’un qu’ils furent frappés par une peste qui décima leurs rangs (2 Rois 19:35), et l’autre, que Sennachérib reçut une information de nature à le faire retourner précipitamment dans sa capitale, Ninive (2 Rois 19:37).

Certaines difficultés dans le texte biblique (chapitres 18 et 19 de 2 Rois, chapitres 36 à 39 d’Isaïe), laissent planer un doute quant à la question de savoir si Sennachérib a mené deux grandes campagnes contre le royaume d’Ezéchias ou une seule.

La plupart des érudits estiment aujourd’hui qu’il n’y en eut qu’une, en 701, et que les deux principaux épisodes rapportés dans la Bible sont des récits parallèles d’une même action.

Quelques-uns considèrent cependant que le texte biblique, joint à ce que d’autres récits contemporains nous apprennent de la situation politique et militaire de la région, rend plus vraisemblable l’hypothèse selon laquelle Sennachérib aurait attaqué par deux fois, une fois en 701 et une fois en 688. Ce serait au cours de cette seconde campagne que Jérusalem aurait été assiégée et qu’Isaïe serait intervenu de manière décisive.

Nous avons suivi la première thèse. Quoi qu’il en soit, en ce qui concerne l’influence d’Isaïe, peu importe que l’on adopte l’une ou l’autre version, ce qui compte ce sont les paroles qu’il a prononcées, que ce soit en 701 ou en 688.

Tout au long des années au cours desquelles avait pesé la menace assyrienne sur Juda, Isaïe n’avait cessé d’appeler le roi et le peuple à se détourner de leurs voies immorales d’où D.ieu était absent, les avertissant d’une catastrophe s’ils ne tenaient pas compte de leurs paroles.

L’Assyrie deviendrait instrument de rétribution dans la main de D.ieu. « Assur, bâton de ma colère, gourdin que brandit ma fureur » (Isaïe 10:5) s’abattrait sur eux. Et Juda avait en effet grandement souffert sous le joug de ce géant du nord.

Pourquoi alors Isaïe changea-t-il de ton au moment le plus critique ?

En fait, son enseignement et ses conseils, ses paroles de vérité, ses mises en garde avaient porté leurs fruits. Ezéchias était un roi plus mûr, sage et pieux qu’il n’avait été lors de son avènement, et Juda formait une société plus juste et plus pieuse.

Qui plus est, l’Assyrie, animée d’un vorace appétit de conquêtes, s’était mise à afficher un outrecuidant et insolent orgueil. Isaïe pensait que l’instrument même qui avait servi à châtier Juda serait à présent brisé contre les remparts de son ex-victime.

« Ainsi parle Yahvé, Dieu d’Israël, dit Isaïe. J’ai entendu la prière que tu m’as adressée au sujet de Sennachérib, roi d’Assyrie. Voici l’oracle que Yahvé a prononcé contre lui.  Parce que tu t’es emporté contre moi, que ton insolence est montée à mes oreilles, je passerai mon anneau à ton oreille et mon mors à tes lèvres, je te ramènerai sur la route par laquelle tu es venu » (2 Rois 19:28)

En s’en prenant ainsi ouvertement à l’Assyrie, Isaïe ne songeait pas seulement au dessin de Jérusalem, mais au bien de tous ceux qu’écrasait le joug de l’impérialisme.

En une brillante synthèse d’érudition et de perspicacité, le professeur Weinfield montre qu’Isaïe a souvent utilisé, en les retournant contre eux, les thèmes et les expressions mêmes dont les  tyrans impériaux s’étaient servi pour vanter leur propre gloire, et que nous connaissons par les antiques annales d’Assyrie et de Babylonie.

Sont parvenus jusqu’à nous un grand nombre de documents historiques et monumentaux du règne de Sennachérib (705-681 avant Yeshoua/Jésus-Christ), « le grand roi, roi de l’univers, roi d’Assyrie ».

Dans l’une des inscriptions commémorant l’achèvement de l’arsenal attenant à son palais de Ninive, Sennachérib claironne : « J’ai donné l’ordre aux roi d’Amourrou, à chacun d’entre eux, qui se sont soumis à moi (littéralement à mes pieds). De grandes poutres de cèdre ils ont abattu sur le mont Amana, traîné jusqu’à Ninive, et ils en ont couvert mes palais. Des panneaux de cyprès et de bois de liaru, j’ai habillé d’un revêtement de bronze, et insérés dans leurs portes« .

On dirait qu’Isaïe cite textuellement une inscription du même genre, parlant aussi de « portes de cèdre » et de « panneaux de cyprès » lorsqu’il s’exclame :

« Avec mes nombreux chars, j’ai gravi les sommets des monts, les dernières cimes du Liban. J’ai coupé sa haute futaie de cèdres et ses plus beaux cyprès. » (Isaïe 37:24)

Ailleurs, anticipant le jour où s’écroulerait l’empire, Isaïe dit encore :

« Tu entonneras cette satire sur le roi de Babylone, comment a-t-il fini, le tyran ? Yahvé a brisé bâton des méchants et le sceptre des souverains, lui qui rouait les peuples avec rage de coups multipliés, qui dominait furieusement les nations, les persécutant sans répit. Toute la terre se repose tranquille, criant de joie, à ton propos se réjouissent les cyprès et les cèdres du Liban : depuis que tu t’es effondré, on ne monte plus nous abattre » (Isaïe 14:4-8)

Il est évident qu’Isaïe avait aussi pratiqué la grandiloquence de Sargon, le père de Sennachérib. Ce que l’on appelle l’Inscription de parade, qui figurait sur les dalles murales de quatre salles dans le palais que Sargon avait construit à Dur-Sharrukin (aujourd’hui Khorsabad) offre un compte-rendu des événements depuis l’année de son accession au trône jusqu’à la 15e année de son règne.

Dans cette inscription, « Sargon, le grand roi, le puissant, le roi de l’univers, roi d’Assyrie, vice-roi de Babylone, roi de Sumer et d’Akkad » vante sa puissance impériale : « J’ai brisé comme des pots toutes les terres ennemies et assujetti les quatre régions de la terre. J’ai défloré de puissantes montagnes, dont les passes étaient innombrables et malaisées, et exploré leurs sentiers. De vive force, j’ai progressé au long de passages inaccessibles en des lieux escarpés et terrifiants, j’ai traversé toutes sortes de plaines. »

Vient ensuite une liste de tous les pays qu’il a envahis, et il conclut : « Tous, je les ai soumis à ma loi, j’ai placé au-dessus d’eux mes officiers et mes gouverneurs, et fait peser sur eux le joug de ma souveraineté ».

C’est précisément à cette forme d’auto-glorification et au phénomène de l’impérialisme que songe Isaïe lorsqu’il dit que le Seigneur « châtiera le fruit du coeur orgueilleux du roi d’Assur et l’assurance de ses regards hautains. Car il a dit :

« Par la force de mon bras j’ai agi, j’ai reculé les frontières des peuples et pillé leurs trésors. J’ai renversé les habitants dans la poussière. Ma main a saisi, comme au nid, les richesses des peuples. Comme on ramasse des oeufs abandonnés, j’ai ramassé toute la terre. » (Mais, dit Isaïe) « sous son abondance s’embrasera un brasier, comme s’embrase un feu » (Isaïe 10:12-16)

Isaïe était le contemporain de Sargon et de Sennachérib, et il avait dû entendre les récits de voyageurs qui avaient vu les édifices construits par ces monarques et sans doute rapporté les mots qu’ils avaient lus sur ces inscriptions de parade.

Grâce à la clairvoyance du professeur Weinfeld, nous découvrons à présent un lien direct entre les textes des empereurs et les tirades d’Isaïe contre l’impérialisme.

Weinfeld a également montré qu’Isaïe citait souvent textuellement les rodomontades impériales, en faisant précéder ses discours de « car il a dit » (Isaïe 10:13), « il » étant le monarque. Ou, s’adressant directement au tyran, « Toi qui disais en ton coeur, par-dessus les étoiles de Dieu, j’érigerai mon trône » (Isaïe 14:13). Ou encore, parlant de Sennachérib, « Tu as dit… » (Isaïe 37:24), préliminaire aux vaniteuses déclarations de l’empereur.

Le fait qu’Isaïe se soit élevé contre l’impérialisme avec autant de vigueur et d’éloquence s’accorde bien avec son idée (et il fut également le premier à exprimer cela), d’un monde dominé non pas par une puissance impérialiste matérielle, mais « régi par l’esprit, un mode de paix universelle, de sagesse et d’intelligence, où les nations accepteront les décisions de par leur propre volonté, persuadées non par l’épée ni par le fouet, mais par la parole et le souffle des lèvres » (Isaïe 11:2-4).

Jérusalem ne fut pas prise

Sa délivrance fut acclamée comme un miracle. Qu’elle eût résisté à un ennemi aussi puissant, seule cité-forteresse à être restée debout, seule de toutes celles qui s’étaient trouvées sur le chemin du conquérant, lui donna une mystique particulière.

Nulle part ailleurs les Assyriens n’avaient été tenus en échec. A l’instant de la décision, les paroles d’Isaïe, l’homme de D.ieu, avaient pesé dans la balance et sauvé la ville. Le sentiment se répandit que Jérusalem était inviolable.

Matériellement parlant, cet acte de foi allait, cent ans plus tard, subir un tragique démenti. Spirituellement parlant, Jérusalem dans le coeur de chaque Juif, il demeure vivant à ce jour. Ce fut la prodigieuse influence d’Isaïe qui contribua à maintenir la suprématie de Jérusalem en tant que centre de la nation hébraïque.

Du premier au dernier chapitre du livre d’Isaïe

Les spécialistes de la Bible ont longtemps été perplexes devant la différence de ton et de contenu entre les premiers et les derniers chapitres du livre d’Isaïe.

La première partie coïncide avec les événements qui se sont produits à la fin du 8e siècle et au début du 7e siècle avant Yeshoua/Jésus-Christ, et le style en est plus tranchant.

La seconde partie concerne manifestement la période qui suit la destruction de Jérusalem, et le style en est plus aimable.

Les érudits tendent aujourd’hui à estimer que sur les 66 chapitres du livre, les 36 premiers se font (sans erreur possible) l’écho direct de la voix du prophète du 8e siècle.

Les chapitres 36 à 39 correspondent aux chapitres 18 à 20 du second livre des Rois, et rapporteraient les paroles d’Isaïe telles qu’elles on été consignées par ses disciples (on parle de lui à la troisième personne).

Les chapitres 40 à 76 (un changement de ton apparaît dans les lignes d’introduction du chapitre 40 : « Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu. Parlez au coeur de Jérusalem »), seraient l’oeuvre d’un prophète du 6e siècle proche d’Isaïe, tant par son esprit que par sa puissance de pensée et d’expression, qui se serait adressé à ses frères juifs, non pas dans leur propre pays mais durant l’exil à Babylone, pour les consoler de leur malheur, les exhorter à préserver leur identité et leur foi, et nourrir en eux l’espoir d’un retour.

Il peut même avoir été témoin de leur réintégration dans le royaume de Juda et dans Jérusalem à l’époque de Cyrus.

Les traditionalistes cependant, s’en tiennent à l’idée que le livre entier est l’oeuvre du seul et unique Isaïe du 8e siècle, et que les derniers chapitres sont la projection d’une vision prophétique de l’avenir.

A suivre : Jérémie, le gardien de la foi

 

Notes

Extrait du livre « Dans les pas des Prophètes » de Moshe Pearlman. 

Moshe Pearlman (1911-1986)

Il a d’abord travaillé comme journaliste et a émigré en Israël, où il rejoint l’armée du nouvel État. De 1948 à 1952, il fut le premier porte-parole de l’armée israélienne.

Soldat, diplomate et écrivain israélien, il a arrêté Adolf Eichmann en 1960.

(1) Shalom Spiegel : spécialiste de littérature hébraïque médiévale. Professeur, Jewish theological seminary of America, New York (1944-1984).

(2) Moshé Weinfeld : professeur émérite de Bible à l’Université hébraïque de Jérusalem et récipiendaire du prix Israël de 1994 pour la Bible.

(3) diminutifs hypocoristiques : qui expriment une intention affectueuse.